Anne-Claire Laronde

Cité de la dentelle et de la mode, Calais

La Cité de la dentelle et de la mode de Calais vient de fêter ses dix ans. Anne-Claire Laronde en est la directrice-conservatrice depuis 2012. Elle explique les spécificités de cet établissement culturel qui a un lien fort avec le tissu industriel de la ville et la jeune scène contemporaine de création textile. Elle revient également sur les moments marquants qui ont jalonné cette première décennie d’existence et envisage l’avenir de ce musée pas comme les autres qui a trouvé sa place sur la carte des établissements culturels des Hauts-de-France.

 

Qu’avez-vous fait avant de rejoindre Calais ?
Après mes études, un Master d’Histoire des arts à l’université de Paris-Panthéon-Sorbonne et l’Institut national du patrimoine où je me suis spécialisée en ethnologie européenne, j’ai fait une mission de six mois à Marseille dans le futur Mucem, musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée. Puis j’ai été pendant six ans la conservatrice du Château musée de Boulogne-sur-Mer. J’ai rejoint Calais en 2012 pour devenir directrice-conservatrice de la Cité de la dentelle et de la mode. Et depuis 2016, je suis directrice des musées de Calais, un poste où je m’occupe à la fois du Musée des beaux-arts et la Cité de la dentelle et de la mode, tous les deux labellisés Musée de France.

 

Pourquoi l’a-t-on nommée « Cité de la dentelle » et non « Musée de la dentelle » ?
L’idée était de ne pas figer l’établissement dans le terme de « musée » car il regroupe différents équipements en plus des salles d’expositions : un auditorium, un centre de ressources, un magasin, un restaurant. La Cité de la dentelle et de la mode est donc un centre de vie culturelle, qui est aussi très liée à l’économie locale de la dentelle. C’est une vitrine de cette profession : Calais reste un des premiers fournisseurs mondiaux de dentelle, avec six entreprises encore en activité.

 

Comment ce musée réussit-il à montrer dans le même temps la mode et l’industrie ? A la fois la finesse de la dentelle et la robustesse des machines.
Dans sa conception même, qui date des années 1990, l’équipe a eu du mal à trancher. L’envie était de tout montrer : l’histoire de la dentelle, les costumes, les machines pour la fabrication, les métiers. Il y a la volonté de montrer les hommes et les femmes derrière les savoir-faire. Tous ces métiers – le tullier, le tisserand, etc. – qui servent dans les différentes phases de fabrication de la dentelle. La Cité de la dentelle et de la mode est donc un musée hybride, avec des salles totalement différentes les unes des autres, avec une partie historique, assez classique dans un musée, et une partie mise en contexte, sur l’écosystème de l’industrie de la dentelle. Depuis 2012, l’orientation sur la mode a pris aussi une place plus importante, par le biais des expositions temporaires d’été.

 

La démonstration des machines à tisser de la dentelle est impressionnante.
La partie écomusée, avec les métiers à tisser, est un temps fort pour le visiteur. Ces démonstrations, réalisées par des anciens salariés d’usines de dentelle, ont lieu plusieurs fois par jour. Elles permettent aux visiteurs d’engager la conversation avec ces ouvriers, sur les machines, sur cette profession. Pour renforcer ce lien entre les visiteurs et l’industrie de la dentelle, nous allons accueillir prochainement des apprentis de la dentelle. Une partie de leurs cours auront lieu directement dans le musée.

 

Grâce à sa galerie d’actualité et à son accrochage annuel, la Cité de la dentelle et de la mode a tissé des liens forts avec la jeune scène contemporaine de création textile ? Comment entretenez-vous ces liens ?
Nous nous appuyons sur les écoles de création textile. Les écoles françaises, mais aussi belges ou anglaises. Il y a des visites guidées de la Cité, des rencontres. Cela nous permet par la suite de repérer et d’inviter des étudiants, des jeunes créateurs dans cette exposition annuelle qui regroupe les créations de cette jeune scène. Nous travaillons aussi avec des structures comme les Maisons de Mode.

 

Chaque année, la Cité propose une grande exposition temporaire autour de la mode. Quelles ont été les plus remarquables ? Les plus appréciées ?
Celles qui se détachent sont celles qui concernent des personnalités du patrimoine vestimentaire. Il y a eu celle sur Balenciaga en 2015 et celle sur Givenchy en 2017. Nous préparons déjà une nouvelle exposition pour l’été 2022 autour d’une grande et prestigieuse maison de couture française. Il y a eu aussi des expositions de moindre envergure mais toutes aussi importantes car consacrées à des couturiers qui montent comme Iris Van Herpen, On aura tout vu et Anne-Valérie Hash. Ou encore Olivier Theyskens, que nous avons accueilli de cette année. L’exposition Haute Dentelle, durant l’été 2018, a été marquante également car elle a été entièrement créée par la Cité. C’était une première !

 

Quelles sont les expositions temporaires à venir ?
En juin 2020, il y aura une exposition autour du duo franco-indien Lecoanet Hemant. En 2021, nous aurons une exposition sur les deux musées calaisiens élaborée avec le Fonds Hélène et Edouard Leclerc. Et puis donc, en 2022, cette grande maison de couture française.

 

Quelle est la fréquentation de la Cité ?
En dix ans, la Cité de la dentelle et de la mode a réalisé près de 500 000 entrées. Nous avons fait un important travail de fidélisation des publics, avec l’accueil des élèves des écoles de Dunkerque, avec l’accueil de groupes touristiques, etc. La Cité reçoit aussi un public important qui vient de Lille ou d’Île de France. Les expositions temporaires, qui ont lieu de la fin de printemps au début de l’automne, donnent le tempo pour la fréquentation du musée sur une année. Notamment pour le public qui vient de loin, des autres régions ou de l’étranger, de Belgique, des Pays-Bas, de l’Angleterre. Les expositions temporaires ont clairement fait bondir la fréquentation de 20%.

 

Quel bilan tirez-vous de cette première décennie d’existence de la Cité ?
Le bilan est positif… et mouvementé. Le public veut vivre des expériences. Il a besoin de participatif. Il veut des rencontres, du débat avec les ouvriers. Il veut des quizzs, des enquêtes. Nous travaillons une matière vivante, la dentelle, le textile, qui est perpétuellement en mouvement. On le ressent encore plus aujourd’hui qu’à l’ouverture.

 

Comment imaginez-vous les dix ans à venir ?
Il y a encore beaucoup de choses à faire dans la Cité, comme consolider les liens avec la mode et reformer le parcours permanent pour qu’il devienne plus facile, plus lisible.

 

site internet
www.cite-dentelle.fr

Interview: Olivier Pernot