Mélancolie-1

Arnaud
Delrue


Ci-dessus : 
Mélancolie #1
Photographie, 2005

“Je est un autre”

De sa première série Mélancolies (2005) à la récente Minotaures (2015), le photographe Arnaud Delrue n’aura jamais cessé de questionner le genre, l’effacement ou les étranges combinaisons entre le masculin et féminin. Sans verser dans l’androgynie simpliste, naissent de ses expérimentations de multiples autoportraits photographiques retravaillés, tantôt au prisme de la mode, des codes publicitaires, du minimalisme, de la peinture… De ces clichés résulte une réelle maîtrise de la lumière et des outils nécessaires aux diverses interventions techniques, dont on peut aisément au gré des séries découvrir les évolutions.Une œuvre singulière, de haute facture dont nous avons, en interviewant Arnaud Delrue, tenté d’en percer les mystères.

A quel moment s’est manifesté ton intérêt pour la photographie ?
Je crois que ça vient de mon enfance et de ma tante qui passait des heures à cadrer ses photos. C’était un mystère pour moi. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi elle n’appuyait pas simplement sur le déclencheur comme tout le monde le faisait. Vers 13 ou 14 ans, j’ai demandé un appareil à mes parents, mais j’ai rapidement laissé tomber. Je crois que j’étais plus attiré par l’objet que par l’image. L’appareil était tout automatique, je m’en suis vite lassé. Plus tard, il est tombé dans un lac en Ecosse. Je me souviens m’être dit que je profiterais mieux du voyage sans faire de photos. C’est revenu plus tard, à la fac de sciences. Je voulais être Ingénieur du son. Un ami m’a emmené dans une exposition organisée par le club photo de la fac. Je pense que c’était la première exposition de photographies où je mettais les pieds. On est allé à une réunion du club et il n’y avait que des filles. On s’est tout de suite inscrits. J’ai su rapidement que c’était ça que je voulais faire. Je me suis mis à tirer mes images dans un laboratoire improvisé sur la cuvette de mes toilettes, puis j’ai postulé à des écoles de photos.

Master photographie et multimédia à Paris VIII, formation à l’ENS Louis Lumière, quels enseignements en gardes-tu ?
En arrivant à Paris 8, ça a été assez violent. J’arrivais avec mes photos tirées sur du beau papier, on me demandait ce que j’avais voulu dire et je n’en savais absolument rien. Mais c’était aussi très stimulant. J’ai découvert beaucoup d’artistes, des façons d’utiliser et de penser l’image qui m’étaient étrangères. J’étais à la fois déstabilisé et fasciné. Je pense que c’est ce qui a construit mon rapport à l’image, en le déplaçant vers l’art contemporain. Je n’y suis resté qu’une année, mais elle a été très enrichissante. A l’école Louis Lumière, j’ai retrouvé une approche plus scientifique et pragmatique de l’image. On avait des tas d’outils à disposition et c’était à nous d’en faire bon usage. J’ai acquis une certaine rigueur. Mes premières séries sont techniquement assez catastrophiques. C’était les débuts du numérique et je faisais tout ce qu’il ne fallait pas faire. Je scannais des tirages minuscules pour en faire des grands formats. Je travaillais sur des écrans merdiques. J’imprimais mes photos sur l’imprimante de bureau de mon père. On voyait les points d’encre à l’œil nu. Il y avait une certaine urgence à faire les choses, peu importait la manière. À l’école Louis Lumière, j’apprenais un vrai métier ; et quelque part, ça me rassurait. Ça me donnait une porte de sortie au cas où personne ne voudrait m’exposer au Moma.

Depuis tes premières séries, tu questionnes l’identité, la frontière entre le masculin et le féminin. De quelle manière cette thématique s’est-elle imposée ?
Sur le moment, ça s’est un imposé à moi. Je faisais souvent des autoportraits mis en scène ; et quand un prof nous a demandé de travailler sur la couleur, j’ai fait une sorte de stop motion en diapo avec du rouge à lèvre qui recouvrait petit à petit tout mon visage. Ca a plu, alors j’ai creusé. Et j’ai tout de suite été fasciné par l’entre-deux, par la frontière impalpable entre le féminin et le masculin.
Il y a une série des artistes Lawick et Müller (La folie à deux) qui montre une mosaïque de 16 portraits décomposant un morphing entre le visage d’un homme et celui de sa femme. Pourtant aucune des images n’est totalement androgyne. On passe du masculin au féminin entre deux photographies. Même dans la continuité, l’entre-deux n’existe pas. Pire encore, cette frontière se déplace selon que vous partez de l’homme ou de la femme. C’est cet endroit, à la fois très ténu et mobile, que je recherche depuis le début, tout en sachant qu’il est inatteignable.
A postériori, je me rends compte d’autres choses. C’est à la sortie de mon roman que j’ai compris pourquoi ce sujet m’intéressait. Lors de la promotion du livre, on me parlait souvent de mon travail photographique, alors que pour moi c’était deux choses complètement différentes. Jusqu’à ce que je me rende compte des passerelles évidentes qui existaient entre ces deux pratiques, et de l’importance de ma sœur qui est depuis toujours au centre de ma création.

Mythologie #2


Mythologie #2
Photographie, 2006

Dans Mélancolies, C’est la vie, Mythologies, Beautés, tu optes pour l’autoportrait…
J’ai toujours eu tendance à intellectualiser ma démarche et les raisons qui m’ont poussé vers l’autoportrait. Je voyais ça comme une façon de sortir de l’anecdote et d’universaliser le propos. Et puis il y a quelque chose de l’ordre de la performance que j’aime beaucoup. Maintenant, je vois aussi l’utilisation de l’autoportrait comme quelque chose de plus souple, de moins précis et plus nuancé ; comme un cri silencieux adressé à qui veut l’entendre.

Mythologie #


Mythologie #
Photographie, 2006

Chacune de ces quatre séries développe un récit narratif, une approche différente. Peux-tu m’en dire plus sur leur genèse ?
Pour C’est la vie, je venais de faire une série de parodies de publicités où je me mettais en scène, parfois en homme, parfois en femme ; et je présentais ce travail à un galeriste ou à un éditeur lors des rencontres d’Arles, et en tournant les pages, il m’a dit : « Mais pourquoi vous ne mettez pas les deux ensembles ? » Les images me sont tout de suite apparues. C’était juste avant de rentrer à l’école Louis Lumière. J’ai abandonné cette série pour réaliser C’est la vie pendant ce qu’il restait de mon été.
Pour Mélancolies, je voulais me rapprocher du sujet et étudier presque morphologiquement ce qui fait qu’une femme ressemble à une femme, et un homme à un homme. Je suis parti de mon visage pour en créer des multiples où je projetais des bouts d’images de publicités. Je me souviens seulement avoir fait une liste sur un carnet avec toutes les envies que j’avais et d’en avoir sorti ça.
Ensuite, Mythologies est à mon sens un prolongement de Mélancolies, presque un aboutissement. J’ai simplement retourné le dispositif de Mélancolies pour en faire quelque chose de plus fort.
Enfin, Beautés est pratiquement un travail de commande. J’ai travaillé en collaboration avec les Editions Malaxe pour créer un livre en photogravure. Je commençais à me professionnaliser dans la retouche d’image et ça me plaisait de marier une technique ancienne avec quelque chose de très contemporain. L’idée était de prendre mon visage comme une sculpture en pâte à modeler et d’utiliser des outils numériques pour atteindre le féminin.

De façon sous-jacente, parfois plus affirmée, ton travail trouve un écho avec l’univers de la mode et ses stéréotypes. Que faut-il y voir une analyse ou dénonciation ?
Mes premières séries avaient clairement une portée politique. J’étais là-dedans. Je découvrais les affiches de Barbara Kruger, les performances de Gina Pane et je me disais que l’Art devait être ça, un coup de poing dans la gueule du spectateur. J’avais peut-être raison, mais disons que j’ai vieilli et que je vois maintenant mon travail comme une analyse à la fois espiègle et mélancolique.

Te sens-tu en filiation avec d’autres artistes ? Je pense à Inez Van Lansweerde…
Oui, peut-être dans cette façon d’utiliser l’ordinateur pour détourner les images. Quand j’ai découvert son travail, la révolution numérique n’avait pas encore eu lieu (ou alors elle n’était pas encore arrivée jusqu’à moi) et il y avait quelque chose de complètement déroutant qui m’attirait, quelque chose de sale et parfait. Le rapport à l’image était différent. Il y avait moins de méfiance, de défiance envers la photographie. Derrière ses séries de portraits, il y avait cette petite voix qui chuchotait : « Méfiez-vous de ce qu’on vous montre. »

Tu retravailles chacune de tes photographies. Pourquoi le choix du tout numérique ? Quel est ton process de création ?
Pour les premières séries, je travaillais en argentique. Le process était long et fastidieux, car il y avait beaucoup de déchets, surtout pour Mélancolies et Mythologies où ma position devait être réglée au millimètre. Avec le numérique, tout est devenu plus simple. Je sais pendant la prise de vue si le visuel final fonctionnera, même si il y a toujours quelques surprises.
Sinon il s’agit à chaque fois de l’intégration d’une image dans une autre. Le plus important est la lumière qui doit rester cohérente pour que le montage soit parfait.

Ton travail sur la lumière a considérablement évolué. Pour finalement, sur Minotaures, laisser place à la lumière naturelle du Nord.
C’est vrai. Je suis passé d’une lumière de studio qui mimait celle de la photographie commerciale, à une lumière plus douce et naturelle. Ce n’est pas vraiment réfléchi, je pense que cela découle de mon regard qui s’est détourné peu à peu de l’imagerie commerciale et populaire pour quelque chose de plus pure et métaphorique.
Pour Minotaures par exemple, la série commence par des lumières proches de C’est la vie et se tourne rapidement vers des ambiances plus picturales que j’ai construites en mimant les peintres que j’affectionne, comme Hopper ou certains Flamands. Je voulais une lumière sans artifices pour masquer celui du montage. Ces lumières paraissent simples, mais elles sont très difficiles à maîtriser. Elles sont difficilement reproductibles et dépendent beaucoup des conditions climatiques et de la configuration de la pièce où est photographié le modèle.

Minotaure


Minotaure #02
Photographie, 2008

Vois-tu en Minotaures, l’aboutissement de tes recherches ?
Oui, d’une certaine façon. Enfin, je l’espère, c’est difficile d’avoir du recul. Je dirais plutôt que c’est un virage. Minotaures est une manière pour moi de m’effacer. J’entends par là qu’il s’agit toujours d’autoportraits, mais dans lesquels mon identité est complètement gommée. Mon corps sert seulement d’indice au spectateur pour révéler, à mesure qu’il découvre la série, ce qui le place devant ces personnages inconfortables. C’est d’ailleurs difficile de parler d’autoportrait lorsqu’on ne voit pas le visage. Peut-être que cette série me permettra de passer à quelque chose de différent.

Au-delà de la référence mythologique de cette série, quelles en sont les intentions ?
L’intention est toujours la même, celle d’explorer cette frontière entre le féminin et le masculin. D’ailleurs, c’est peut-être une piste pour les prochaines série de trouver une autre frontière à explorer. C’est difficile, car celle-ci est tellement riche et ancrée en nous qu’elle offre un terrain de jeu infini.

Tu tiens un Notebook en ligne, dans lequel tu développes une autre esthétique où la solitude et l’architecture sont omniprésentes…
J’ai mis en ligne ce blog pour entretenir ma pratique de la photographie. C’est un grand fourre-tout. J’essaie de ne rien m’interdire et de désacraliser un peu mon approche de la photographie. Pendant très longtemps, je n’ai pas eu d’appareil photo. J’en empruntais un dès que j’avais un projet et j’étais incapable de faire la moindre photo en dehors de ça. En vacances, ma copine devait me supplier pour que je prenne une photo. Donc c’est une manière de me soigner. Après, s’il peut en ressortir quelque chose, tant mieux. Les photos dont tu me parles ont été prises pour la plupart à Londres. C’est un peu mon Lost in translation. Ma femme faisait un stage d’un mois en immersion pour perfectionner son anglais et j’enchainais les allers-retours. Je passais mes journées à marcher seul dans Londres, sans réel but, avec la barrière de la langue (je parle très mal anglais), à chercher sans le trouver le meilleur endroit pour boire un verre ou lire un livre. Je pense que la solitude qui en ressort vient de là. En ce moment, je cherche des citations de photographes pour mon prochain roman et j’aime bien celle-ci de Denis Roche : « On photographie ce qu’on a regardé, donc on se photographie soi-même. »

Qu’envisages-tu de faire avec ce Notebook ?
Je voulais en faire un petit livre chaque année, mais je n’ai pas eu le temps, ni le courage. J’ai ouvert une petite boutique en ligne pour vendre des tirages pas trop chers. Je suis en général assez mal à l’aise avec la vente de mes photographies. J’ai toujours l’impression de vendre quelque chose qui n’est pas fini. Là, c’est plus simple et plus direct.

Depuis 2003 et les rencontres d’Arles Off, ton œuvre a beaucoup voyagé. Comment le public perçoit-il tes clichés ?
Très bien ! Même si le propos de mon travail peut paraitre sérieux, j’ai toujours voulu qu’il y ait une dimension ludique dans mes photographies. C’est comme si je voulais les utiliser pour faire un clin d’œil au spectateur. Une manière de lui dire « Moi aussi, je ne suis pas dupe, tout ça n’est pas très sérieux. » J’ai l’impression que les gens le ressentent et la discussion s’enclenche souvent facilement. Au printemps dernier, à Copenhague, une mère de famille m’a dit que sa fille (qui devait avoir 7 ou 8 ans) adorait mes minotaures. C’est le plus beau compliment qu’on m’ait fait.

Minotaures 1


Minotaure #01
Photographie, 2008

Sur quels projets travailles-tu en ce moment ?
La série Minotaures est encore exposée pour quelques jours à l’Institut Français du Danemark, à Copenhague. Sinon, je me concentre sur mon deuxième roman, dans lequel je voudrais mêler le texte à l’image, en utilisant la photographie comme un élément de narration. Un de mes narrateurs est une jeune femme qui a une pratique boulimique de la photographie. Ses images seront insérées dans le texte et participeront à l’intrigue. C’est assez excitant, car je passe par le prisme d’un personnage. Ce sont mes photographies mais prises par quelqu’un d’autre, ce qui offre une liberté folle. J’hésite encore à utiliser l’autoportrait et faire de ce personnage ma Bovary.


Site internet
www.delrue.fr

Auteur : Pascal Sanson