Bruno Gaudichon

Musée La Piscine, Roubaix

Après deux ans de travaux et quelques mois de fermeture, La Piscine, musée d’art et d’industrie André Diligent à Roubaix, a rouvert l’automne dernier. Bruno Gaudichon, son directeur conservateur, à la tête d’une équipe de 80 personnes, a accompagné l’agrandissement de l’établissement et la mise en lumière de nouvelles œuvres (parmi les 3000 pièces exposées). Le musée, qui affiche plus de 200000 visiteurs par an, conserve toute sa singularité, sa chaleur et le caractère humain de son bâtiment qui compte énormément dans le cœur des Roubaisiens.

 

Qu’avez-vous fait avant d’arriver à la tête du Musée de La Piscine ?
J’étais conservateur chargé des beaux-arts au musée de Poitiers, de 1982 à 1989. C’était mon premier poste, après mes études en histoire de l’art à Poitiers. Je suis arrivé à Roubaix en janvier 1990 – j’avais 34 ans – et je n’en suis jamais parti. Je suis tombé amoureux de la ville. J’ai trouvé ici ce qui m’allait. J’ai passé mon enfance à Saint-Dié-des-Vosges : une petite ville ouvrière textile. J’ai retrouvé à Roubaix cet esprit populaire, cette sociabilité particulière des villes industrielles. Finalement, je me retrouvais plus chez moi à Roubaix que je ne l’étais à Poitiers.

 

Comment s’est déroulé ce projet un peu fou : transformer une ancienne piscine Art Déco en musée ?
Roubaix était la seule ville de plus de 100000 habitants qui n’avait pas de musée. Les anciens musées, dans le bâtiment de l’actuel Ensait et à l’Hôtel de Ville, avaient fermé. Mais il y avait toujours des collections. Thérèse Constans, l’adjointe à la culture de l’époque, souhaitait relancer l’idée d’un musée. Elle voyait toute l’utilité d’un service public de la culture dans une ville comme Roubaix, tout comme le maire, André Diligent. Dans une ville comme Roubaix, il ne fallait pas faire un musée lambda. Il fallait quelque chose de fort et d’inattendu. C’est pour ça que le site de La Piscine s’est imposé. On aurait pu passer à côté : c’est Michel Skalecki, le directeur de la culture de la Ville, qui l’a rajouté à la liste des sites envisagés. Les agents qui avaient travaillé à la piscine, fermée quatre ans avant, nous ont fait une visite. J’ai senti à leur contact qu’en choisissant ce lieu nous allions franchir une barrière : les Roubaisiens ne viendraient pas uniquement au musée, ils reviendraient dans un lieu auxquels ils sont attachés, qui fait partie de leur histoire, de leur enfance, de leur adolescence. Avec le temps, cela s’est révélé formidablement !

 

Le musée a ouvert en 2001 et cela a été un succès immédiat.
Nous partions, en hypothèse optimiste, sur 50000 à 60000 visiteurs par an. Le musée a dépassé ce chiffre dès la première année et accueille actuellement entre 200000 et 2500000 visiteurs chaque année. Avec environ deux tiers de visiteurs de la région, et le dernier tiers de visiteurs venus de France ou de l’Europe du Nord. L’ouverture du Louvre-Lens en 2012 a amené du public supplémentaire au musée : certains touristes viennent désormais dans la région et effectuent plusieurs visites, dont La Piscine. De plus, le bâtiment de La Piscine est lié à une culture sociale forte. Jean-Baptiste Lebas, le maire de Roubaix qui a fait construire la piscine, était ministre du travail du gouvernement du Front Populaire. C’est l’inventeur des congés payés et de la semaine de 40 heures. Dans la construction de cette piscine, il y a eu cette volonté politique forte. Les visiteurs le sentent d’emblée, dès qu’ils rentrent dans le bâtiment. Ils comprennent que cela a été un équipement exceptionnel, conçu pour le plus grand nombre. Ce sont des valeurs qui parlent dans le Nord.

 

Depuis son ouverture, La Piscine a organisé ses expositions avec beaucoup d’ambition.
Le calendrier du musée est composé de trois saisons par an, avec trois expositions à chaque fois. En dix-huit ans, cela représente plus de 150 expositions. La ville de Roubaix pâtit d’une mauvaise réputation, qui s’est construite avec les années et dont elle a du mal à se défaire. Mais le succès du musée montre bien qu’il n’y a rien d’inéluctable, que le public touristique peut venir dans cette ville et qu’on peut y montrer des expositions autour de figures incontournables comme Picasso, Degas ou Chagall. Le succès de la fréquentation permet cela et nous avons toujours pensé aussi que le public roubaisien n’aurait pas d’autres occasions d’avoir un contact avec l’œuvre d’art que celles que nous leur présentions. Cela nous obligeait à un niveau d’excellence. Ce qu’il y aurait eu de pire, cela aurait été de présenter de la sous-culture en se donnant bonne conscience et en se disant que ce public aurait toujours vu « quelque chose ». Donc nous avons mis la barre haute pour les expositions.

 

Comment avez-vous imaginé l’agrandissement du musée ?
Déjà, nous voulions présenter plus d’œuvres de la collection permanente, autour de trois ensembles : l’histoire de Roubaix, la sculpture moderne et le Groupe de Roubaix. La collection de céramiques contemporaines méritait aussi d’être mieux mise en valeur. Nous sommes donc partis des œuvres à exposer pour imaginer l’agrandissement. Dans son projet, l’architecte devait répondre également à deux éléments importants : l’accrochage du panorama de l’inauguration de l’Hôtel de Ville de Roubaix, qui fait six mètres de haut par treize mètres de large, avec donc un mur important et le recul suffisant pour apprécier ce panorama, et la reconstitution de l’atelier Bouchard, qui devait être aux mêmes dimensions et avec la même orientation, au Nord, pour avoir la même lumière. Il fallait que l’architecte crée un circuit qui ait du sens. Les deux propositions de Jean-Paul Philippon, en 2001 comme en 2018, répondaient parfaitement aux attentes. Il avait l’avantage de bien connaître l’endroit, mais c’est rarissime que ce soit le même architecte qui remporte deux fois un appel à projets sur un même lieu. Son projet d’agrandissement, avec une circulation en lacets, était basé sur la cohérence avec l’existant.

 

L’atelier du sculpteur Henri Bouchard est une pièce insolite et captivante.
Nous voulions évoquer la question de l’atelier du sculpteur dans la nouvelle aile sur la sculpture de La Piscine. Quand nous avons réfléchi à la reconstitution d’un atelier, la seule référence qu’on avait d’un atelier gardé intact, c’était celui de Bouchard à Paris. Donc nous avons travaillé avec les héritiers de Bouchard pour voir l’atelier, ses dimensions, etc. Son atelier était devenu un musée labellisé « Musée de France ». Mais récemment, les héritiers de Bouchard devaient trouver un autre lieu pour reconstituer cet atelier ailleurs car il devait quitter la maison existante. Finalement, pour nous, plutôt que de faire un faux atelier qui prendrait modèle sur celui de Bouchard, nous avons pu reconstituer directement celui de Bouchard avec ses œuvres. C’est un heureux hasard et c’est la première fois qu’un musée entier est transféré dans un autre musée. Nous avons eu ainsi une donation de plus de 1000 œuvres d’un seul coup. C’est assez rare. Dans l’atelier reconstitué à La Piscine, il y a 800 pièces exposées. C’est un endroit enthousiasmant du nouveau musée. C’est spectaculaire et beau. C’est humain aussi : c’est un atelier de travail.

 

Pourquoi avez-vous fait le choix des trois expositions d’ouverture consacrées à Picasso, Giacometti et Di Rosa ?
Il fallait que ces expositions soient en cohérence avec la réouverture. Nous avions beaucoup développé la question de la sculpture au musée et cela explique les expositions Picasso et Giacometti. On trouvait également que le travail sur la ville multiculturelle d’Hervé Di Rosa correspondait bien à Roubaix et à ses multiples communautés. Tout comme son travail sur la céramique à Lisbonne, une étape dans son voyage autour du monde. Pour Picasso, je réfléchissais depuis longtemps à une exposition autour de la sculpture L’Homme au mouton, pour explorer le rapport entre le politique et l’artistique dans la commande publique. Pour Giacometti, c’est en allant demander un dépôt d’œuvres à la fondation Giacometti à Paris que la directrice m’a aiguillé sur la commande du buste de Rol-Tanguy, dont elle avait tous les éléments pour faire une exposition.

 

Avec l’agrandissement du musée, avez-vous fait des changements dans les activités du musée, les ateliers, etc. ?
Dès l’ouverture de La Piscine, nous avons réfléchi à ce que le public pas habitué à aller au musée puisse être dans le « faire » et pas uniquement dans le « regarder ». Nous avons donc mis en place beaucoup d’ateliers de pratique artistique, en particulier en direction du jeune public. Pour la réouverture, il y a de nouveaux ateliers : un atelier de céramique et de sculpture, et un autre atelier sur le textile. Nous avons lancé aussi un atelier de muséographie pour que les enfants apprennent à présenter des œuvres. Le musée accueille chaque année 50000 enfants, venus d’écoles, de centre sociaux, principalement de la métropole lilloise. Nous avons toujours eu une ambition d’accueil des jeunes publics. Avant, nous avons mis des malles à jeux dans les salles d’exposition et maintenant, nous avons investi dans l’outil numérique. Il y a désormais des tablettes à disposition pour accompagner les enfants lors des visites. Il y a aussi des petits films d’animation, notamment sur les techniques de la sculpture. Nous ne pouvons plus faire sans le numérique aujourd’hui.

 

Quelles vont être les prochaines expositions temporaires ?
De mars à juin 2019, nous avons une saison algérienne, avec une exposition d’œuvres de Gustave Guillaumet, un peintre orientaliste du XIXe siècle ; un hommage à Claude Vicente, l’ancien directeur de l’école des beaux-arts d’Oran puis de l’école des beaux-arts de Tourcoing ; le regard du photographe Naime Merabet sur l’Algérie d’aujourd’hui ; et des peintures autour de la figure de l’émir Abd El-Kader. Pendant l’été, il y aura notamment une exposition d’œuvres de Jules Adler, un peintre important de la condition ouvrière à la fin du XIXe siècle. Cet automne, une exposition de peintures de la Deuxième école de Paris (Alfred Manessier, Jean Bazaine, etc.) et des clichés du photographe de mode Peter Knapp. Pour l’année 2020, nous prévoyons une exposition sur Marcel Gromaire, un peintre du Nord du début de 20e siècle, puis une autre, durant l’été, sur le sculpteur Joseph Bernard. Enfin, à l’automne, une grande rétrospective sur Alexej von Jawlensky, une figure du fauvisme. Pour la suite, deux projets m’intéressent particulièrement. Une nouvelle exposition Chagall pour explorer son rapport à la politique. C’est un sujet qui n’a jamais été traité. Et puis, j’aimerais réaliser un projet sur les ateliers de la modernité, ceux de Gustave Moreau et d’Auguste Rodin.

 

site internet
www.roubaix-lapiscine.com

illustratrice: Elene Usdin
Interview: Olivier Pernot