Carol
Levy

Les sculptures de l’artiste Carol Levy ne sont à nulles autres pareilles. Marqué par ses voyages en Afrique, au Brésil, en Birmanie, au Mékong, le lillois ritualise son art, en puisant dans le monde chamanique, dans le Vaudou, auprès des croyances païennes. Chacune de ses œuvres est le fruit de la confrontation et d’interrogations portées sur l’architecture et l’anatomie, l’art occidental et non occidental, le sacré et le profane, le visible et l’invisible. Son bestiaire fantastique aux matériaux variés (carton, papier kraft, plâtre, bois) tels les veaux mystiques, le lièvre ou l’homme casoar, résulte de la matérialisation d’espaces multiples en une pièce unique. Chaque pièce enferme en son sein un parcours labyrinthique, une succession de volumes, invisibles le plus souvent là où échelle et espace sont contrariés. Pour nous, l’artiste évoque son œuvre, son univers, ses inspirations et aspirations.

Depuis quand pratiques-tu la sculpture / installation ? Quel a été ton parcours ?

Ma première sculpture, je l’ai faite à New-York en 1991 dans une chambre du Ruthledge hôtel, c’était un requin en carton inspiré d’une photo de Herb Ritts: Rachel with shark; sinon les premières œuvres qui m’on fait halluciner sont celles que j’ai vues au Musée des Arts précolombiens à Mexico, j’avais 17 ans. Plus tard, j’ai suivi un cursus en Arts Plastiques. Depuis je n’ai jamais cessé ni de travailler, ni de voyager et depuis huit ans je participe à la riche aventure de la Malterie où j’occupe un atelier.

En quelques mots, comment définirais-tu ton univers ?

Mon travail est un jeu de composition entre les formes du vivant et celles de l’architecture, je passe du squelette animal à la structure des bâtiments. Dans les droites et les plans de mes volumes abstraits, des corps s’insinuent, sont contraints. Les matériaux expriment leur fonctionnalité, les dessins du contreplaqué peuvent devenir ceux de la chair. Je mets en place dans mes sculptures des scènes de sacrifices produites dans un monde magique où la douleur côtoie la beauté.

Tes œuvres paraissent très réfléchies, écrites, avec plusieurs degrés de lecture. Quel est ton process de création ?

Il y a plusieurs degrés de lecture: un monde dans un monde, dans un monde dans un monde… Mes inspirations peuvent être cinématographiques, littéraires, je peux chercher à créer à partir d’une idée, d’une forme ou même de l’envie de faire se rencontrer deux matériaux. J’expérimente et la pièce évolue et se transforme tout au long de son élaboration, il n’y a pas (ou très peu) de projets prédéfinis. Mon plus grand plaisir est de me projeter dans le vide et de suivre la matérialisation progressive en fonction des possibilités mais aussi des contraintes.

Des œuvres telles Cargo culte de 2007, Move Any Moutain, Domestic et le lièvre s’inspirent de l’architecture. La combinaison de la sculpture et de l’architecture confère à ton travail toute sa singularité, son identité. Quel est ton propos ?

L’architecture est la sculpture dans l’infini, elle est capable de modifier le paysage jusqu’à devenir le paysage elle même. Dès le début avec mes sculptures cubiques en carton, ce qui était le plus important, c’était la construction, leur structure interne et invisible. Dans ces milliers de pièces découpées et assemblées il y avait pour moi du rituel apaisant, structurant, des mesures précises à travers lesquelles je me perdais aussi. L’architecture me permet de me situer à la frontière de l’abstraction et de la figuration, l’architecture est toute entière plein et vide, couleur et géométrie.

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Ton rapport à la faune est singulier et récurrent. Pourquoi ce bestiaire ?

Le bestiaire c’est le surgissement du magique dans mes architectures. Chaque forme animale est le mystère résultant d’une histoire sans écrit ni parole. L’animal permet de se représenter le tragique de la condition humaine avec une distance respectable. Comme la plupart d’entre nous, j’ai été fasciné dès l’enfance par le monde animal est cette fascination n’a jamais cessé.

Certaines de tes pièces s’inscrivent dans la lignée du surréalisme, du dadaïsme, je pense à Meubles couteaux ou Animal clubbing. Auprès de quel mouvement artistique te sens-tu le plus à l’aise ?

Surréalisme oui, avec son intérêt pour l’ethnographie, le monde magique, la littérature; dadaïsme oui par la liberté, la grande diversité des productions chez un même artiste- le merzbau de Shwitters est un rêve; l’idée de délire explosif m’attire surtout s’il ne répond pas à des codes bien définis.

Quelles sont tes artistes de référence ?

Des sans noms d’ailleurs et d’avant, des sculpteurs de l’île de Nïas ou du pays Naga; Matthew Barney, David Altmejd, Terunobu Fujimori, Thomas Schütte, Jérome Bosch, Stanley Kubrick, Kurt Schwitters…

Quelle vision portes-tu sur la création contemporaine ? Quelle place y trouves-tu ?

Je trouve qu’il y a beaucoup de très bonnes choses, j’ai l’impression d’une grande diversité dans la création actuelle, des héritiers du Vaudou ou du minimalisme, des inspirés de l’heroic fantasy et d’autre de l’architecture la plus novatrice…mais il y a aussi pas mal d’œuvres qui ne font que coller à l’avant dernier style, semblent s’imposer et passent rapidement.

Avec le recul quel bilan fais-tu de ces dernières années dédiées à l’art ?

Le paradoxe c’est que ces créations qui s’enchaînent dans une logique propre sont, même si j’ignore leur sens profond, les éléments les plus tangibles de ma vie. A l’opposé de ces représentations concrètes, mon quotidien est un chaos labyrinthique. De ces dernières années je tire un bilan positif: je ne voudrais être personne d’autre qu’un sculpteur.

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carollevysculpt.blogspot.fr

Auteur : Pascal Sanson
Photographe : Ludovic Leleu