Charlie Wellecam

ci-dessus: Triptyque de l’adoration, Offrande
2016, huile sur toile, 135 x 99 cm

Camp war

C’est par le percutant triptyque de l’adoration, Offrande, Esthétique, Discorde, réalisé en 2016 que nous sommes entrés dans l’univers halluciné du plasticien Charlie Wellecam. Dans ce triptyque l’artiste synthétise son vocabulaire pictural, ses références : Le Camp, un onirisme surnaturel, un regard aiguisé et ironique sur la société et des couleurs criardes et ternes issues de l’univers comics, des jeux vidéos des années 90 et sans conteste du cinéma. Parcours, production, influences, impact de son travail et de ses expérimentations, définition du plasticien… Interview – portrait d’un artiste dont on n’a pas fini d’entendre parler.

 

Quel cursus as-tu suivi ?
Mon parcours est plutôt atypique, voir chaotique. Cinq premières années dans différentes facultés, IUT et écoles, m’ont été nécessaires pour trouver un enseignement qui me convienne, qui me laisse assez de libertés. J’ai fini par atterrir à la Haute Ecole des Arts du Rhin, anciennement les arts décoratifs de Strasbourg. Là, j’ai étudié dans l’atelier de Daniel Schlier, un endroit où j’ai pu apprendre énormément et bien au-delà de la peinture. De toutes ces années de formation, je garde un bon gros souvenir de violence structurelle et bourgeoise (je pense surtout à mon parcours avant la HEAR). Les difficultés de se loger ou même de manger en fin de mois. Heureusement il y a aussi la solidarité et de trop rares enseignants/techniciens, qui m’ont donné la conviction que l’on peut apprendre à faire presque tout ce que l’on veut tant que l’on se trouve au bon endroit, entouré de savoir-faire, de bienveillance, d’empathie et que l’on se donne le temps et la volonté nécessaire. Je m’estime extrêmement chanceux d’avoir pu faire certaines rencontres qui m’ont permises de ne pas baisser les bras dans les moments difficiles.

 

Durant tes années d’apprentissage, tu te tournes vers la maîtrise de plusieurs mediums ; la gravure, la peinture, la vidéo, l’installation, et même l’écriture. Dans quelles perspectives ? Comment expliques-tu cette « boulimie » créative ?
La curiosité est une valeur importante en art. La curiosité d’apprendre de nouveaux procédés, de comprendre des fonctionnements, mais surtout d’être amené à décliner une même intention à travers différents cadres contraignants. Je ne suis pas quelqu’un qui produit énormément, je ne parlerais donc pas de “boulimie” créative, par contre je m’essaie beaucoup, je suis donc plutôt dans une “boulimie” d’apprentissage. J’ai pour habitude de dire que ce n’est pas le medium qui importe mais l’intention que l’on y projette. Tenter de projeter cette intention dans différents mediums, avec tout ce qu’elle comprend de contraintes esthétiques, formelles ou même philosophiques est à chaque fois un travail de traduction qui pousse à réinventer les frontières de sa propre diégèse. In fine, repousser ces limites afin d’augmenter en conscience. Le conatus quoi.

 

Te souviens-tu de ta première émotion artistique ? A t-elle été déterminante pour la suite de ton parcours ?
La première, non je ne pense pas m’en souvenir. Elle aurait forcément été cinématographique du fait de l’éducation que j’ai reçue. Néanmoins, Je me souviens vaguement d’une scène de mon enfance, probablement lors d’une sortie scolaire, où mes camarades et moi étions assis en cercle devant une grande toile, une scène de bataille historique me semble-t-il. Ce qui m’a profondément marqué en cet instant, c’est cette contemplation collective dans un silence quasi sacral dont je ne voulais pas sortir. J’imagine que c’est la même chose qui se passe face à l’écran de cinéma. Ce type d’instant peut parfois être un biais vers la perception de soi et la remise en question. En fait, je me rappelle avoir visionné en cachette et par pur hasard, les dernières minutes du Brazil de Gilliam sur une télévision cathodique minuscule, en pleine nuit et alors que je n’avais qu’une dizaine d’années. Visionner cette séquence filmique surréaliste, à la volée et bien après l’heure du coucher, a été pour moi la prise de conscience d’un pont possible entre le monde du rêve et celui du réel. Déterminant donc. Concernant la peinture, il y aurait beaucoup à dire, mais c’est bien plus tard que la véritable rencontre s’opère.

 

Le Camp (Notes on Camp de Susan Sontag, 1964) semble t’avoir profondément marqué. Pourquoi ?
Cet article de Sontag a mis des mots sur une sensibilité que je possède depuis l’enfance, certainement apparue grâce aux films de la Cannon ou aux comics books, et qui a évolué au fil du temps, par la peinture, les Arts Incohérents (un mouvement artistique du XIXe siècle), la littérature (celle de Burroughs par exemple). Susan Sontag m’a permis de cerner une partie du regard que je pose naturellement sur le monde. Critique et cynique, mais aussi ridicule et halluciné, exutoire à la fatalité ; en somme le regard Camp peut devenir une arme.

 

Quelles ont été les évolutions de ton travail pictural ces dernières années ?
L’élément central est sûrement la remise en question des fondamentaux, la question du support par exemple : j’ai depuis le début presqu’uniquement peint sur des toiles que j’avais moi-même découpées/montées dans un atelier bois, tendu la toile, encollé, etc. Récemment je n’ai plus eu accès à cet atelier pour monter mes châssis, du coup j’ai commencé à peindre uniquement sur de la toile. Actuellement je peins sur des affiches publicitaires par exemple, le support devient alors lui aussi signifiant. Bref, il a toujours été hors de question d’acheter des toiles industrielles en supermarché, pas par question de légitimité ou d’éthique, juste parce que c’est en adéquation avec ma démarche. Si un jour je peins sur une toile industrielle, ce sera par volonté signifiante et non par commodité. Globalement et pour faire court, je m’intéresse aux voies de réception, à “que représenter” et comment, surtout dans une période de tensions comme celle dans laquelle nous nous trouvons. Je me suis aussi pas mal intéressé aux techniques historiques et traditionnelles de la peinture, afin de pouvoir m’en servir, les re-contextualiser ou créer des tensions ridicules, comme peindre un portrait de David Pujadas sous forme d’icone religieuse, en cachant des enceintes diffusant des chants grégoriens dans le châssis par exemple. Ce type de procédé peut paraître anecdotique pour certains, peu importe, je m’amuse, c’est fondamental à l’art et à sa pratique, n’en déplaise à ces mêmes personnes.

 

Triptyque de l’adoration, Esthétique
2016, huile sur toile, 135 x 99 cm

 

 

En juxtaposant dans ton œuvre fantasy, pop culture, faits de société et événements plus intimes, ton objectif n’est-il pas de plonger le regardant dans un rêve éveillé, voire hallucinatoire ?
Je dirai plutôt que j’utilise les codes du rêve pour parler plus profondément de réalités, pour “exacerber” en quelque sorte. C’est un phénomène ambigu mais je pense que représenter et mettre en scène de manière onirique ou surréelle/surnaturelle, met en lumière la dimension réaliste d’un travail et son propos. Il y a aussi une fascination de ma part pour la charge émotionnelle puissante que peut receler le rêve, le positionnant en “miroir” qui permettrait un plus large spectre introspectif. En soi, j’essaie avant tout de produire des jeux de piste où chacun pourrait se retrouver, y questionner son rapport au monde, penser à des actions futures et pourquoi pas en rire. Irréalisable, peut-être mais peu importe. En tout cas je l’analyse comme ça mais, en vérité, il me semble que je serai bien incapable de peindre autrement.

 

En 2016, tu peins le triptyque de l’Adoration, (Esthétique, Discorde, Offrande). Quelle est la genèse de cette œuvre que l’on peut considérer comme charnière dans ta jeune carrière ?
La lecture des livres de Daniel Arasse (historien de l’art) et un voyage à Rome, entouré de certains des plus grands peintres de la renaissance, m’ont donné envie de pousser un peu plus loin mes compétences techniques cette année-là. La volonté de toucher de plus près les règles de composition de la “grande” peinture, et la symbolique qui y voit le jour. Revenu dans l’atelier, Les dix jours passés sous le soleil italien m’ont bombardé dans une production intensive ayant quasiment durée une année, j’ai, entre autres, réalisé une vingtaine de toiles, notamment lors de ma résidence au Safran en 2017. La volonté de re-contextualiser dont je parlais plus haut apparaît ici, le triptyque en est le point de départ.t de départ.

 

Éclatantes, puissantes, ta maîtrise de la couleur interpelle. Où puises-tu l’inspiration ?
Les couleurs criardes des comics ont joué un rôle important, mais aussi les films d’exploitation et plus précisément l’affiche de cinéma dans son ensemble. Quand j’étais gosse, ma chambre en était tapissée, des murs aux plafonds, une passion que j’ai hérité de ma mère. Je pense qu’il y a un film qui pourrait être la synthèse de mon rapport à la couleur et dont l’année de sortie coïncide même avec celle de ma naissance : Street Trash (1987), la treizième minute est parfaite. Les jeux vidéo, ceux des années 90, la décennie du pixel bien fluo. Tu t’es déjà demandé à quoi auraient pu ressembler les personnages de ces jeux et leur univers, en vrai ? Ce serait sûrement saturé de couleurs flashy façon remontée d’acide, un épisode des Power Rangers après une soirée ayant mal tourné quoi ! (Rires). D’ailleurs ça me rappelle que j’ai quasiment obligé une ex à regarder avec moi les soixante épisodes de la série San ku kaï, la pauvre… Mea culpa ! Les jaquettes de jeu vidéo me fascinaient, on pouvait, je dirai même on devait, imaginer tout un monde derrière elles, il fallait bien tenter de savoir à quoi l’on allait jouer avant d’acheter, il n’y avait pas internet pour ça. Pour revenir à la peinture, il y a toute une série de peintres, qui opposent teintes terreuses, ternes, à des couleurs extrêmement saturées. Max Beckmann ou les nouveaux fauves m’ont énormément influencé mais ce serait plutôt Jonas Burgert qui serait le plus représentatif de ce rapport à la couleur.

 

S’il en est, quels messages désires-tu transmettre tant par la peinture, l’installation que l’écriture ? Notamment sur les questions de société ?
Les cultures et “sous”-cultures sont des éléments déterminants de nos sociétés, ce sont leurs points de rencontres et d’échauffement qui produisent l’évolution constante de nos mœurs, qui définissent et redéfinissent le cadre éthique de nos sociétés. Ainsi, le plasticien devrait y occuper un rôle central, ce qui n’advient pas pour des raisons évidentes. Je ne pense pas vouloir faire passer de messages, j’aimerai plutôt émettre des propositions. J’aspire à ce que mon travail produise chez le regardeur ce que j’appelle du divertissement poétique, ainsi qu’une distanciation critique, face à lui-même, et face au monde. Hans Haacke, Hervé Fischer ou Mike Kelley sont de véritables modèles pour ça. Ma volonté, maladroite et goguenarde, serait de replacer l’espace d’exposition comme carrefour de rencontre. Carrefour de rencontre pour les cultures, pour les regardants, pour la sociologie, la philosophie, la politique, mais pas que. Que l’art soit l’endroit de la construction de l’empathie pour l’individu. L’endroit de sa conscience individuelle mais aussi de sa représentation au sein d’un ensemble, et ce quel que soit son origine sociale.

 

Depuis peu tu t’intéresses à la pratique du tatouage. Est-ce purement alimentaire ou une occasion d’étendre ton style et univers pictural ?
J’ai passé l’essentiel de l’année 2018 à apprendre et pratiquer le tatouage effectivement, dans la même logique d’apprentissage que décrite auparavant. L’esthétique de cet univers m’appelait déjà il y a de nombreuses années et grâce à Perko, le patron du salon El Diablo à Amiens, j’ai enfin pu me lancer. Au-delà de la formation, la pratique du tatouage va devenir avant tout alimentaire pour moi, toutefois, d’un point de vue sociologique cela me permet de me confronter à des conceptions du “beau” qui ne sont pas les miennes et qui me permettent ainsi d’augmenter mon expérience et de comprendre les gens que j’ai en face de moi. C’est donc un travail extrêmement enrichissant puisqu’il m’apporte autant intellectuellement qu’en technique de dessin. Et en plus cela me permet de sortir de temps à autre de l’atelier, et ça ne fait pas de mal !

 

À quoi ressemblera cette année 2019 ? Sur quels projets planches-tu ?
Egal à moi-même, je persiste à faire ce que je ne sais pas faire (la définition du plasticien ?). Je travaille actuellement sur un projet d’expositions en trois parties nommé Libre-échange. Cela se déroulera simultanément sur Amiens, Strasbourg, Lyon et rassemblera une quinzaine d’artistes. J’ai d’ailleurs reçu une subvention de la région pour mener à bien ce projet, je me fais donc commissaire d’exposition ou curateur pour cette année. Si tout se passe bien je devrai enchaîner sur un doctorat en sociologie de l’art d’ici 2020.

 

Triptyque de l’adoration, Discorde
2016, huile sur toile, 135 x 99 cm

 

 

site internet
www.charliewellecam.com

Interview:Pascal Sanson