Clovis Trouille,
l’irrévérencieux

Empreinte d’anti-bourgeoisie, d’anticléricalisme, d’antimilitarisme et marquée d’une forte charge érotique, l’œuvre du peintre picard Clovis Trouille (1889 – 1975) revendique un caractère « voyou, voyeur et voyant ». Proche des surréalistes, sans qu’il n’est jamais rallié le mouvement, ce peintre à la marge, ne connaîtra pas de son vivant les honneurs des cimaises des grands musées. Et pourtant, à la redécouverte de son œuvre, composée de 120 toiles, on ne peut qu’être interpellé, voir captivé par son esprit libertaire et subversif, son esthétique visionnaire, par la précision, la richesse et la force de son propos. A l’heure où la « liberté d’expression » n’aura jamais été autant sollicitée, l’œuvre de Clovis Trouille, réalisée entre 1923 et 1970, reste d’une modernité incontestable et prend tout son sens.

Entre Picabia, Klossowski et Molinier, Clovis Trouille se trouve certainement en bonne place au panthéon des subversifs. En effet, « le grand maître du tout permis » au dire d’André Breton, va au travers de son œuvre, surtout à partir de 1923, railler l’hypocrisie bourgeoise, rejeter les religions instituées, fustiger l’absurdité de la guerre. Erigeant au rang d’art le mauvais goût, la grivoiserie, la caricature et l’immoralité pour mieux contrer la bien pensance du début XXème. Cette œuvre contestataire hors norme, dont on ne peut nier la puissance chromatique, l’exaltation de spassions et la technique inventive demeure néanmoins confidentielle. Il faut dire que ce fils d’horticulteurs de l’Aisne, formé à l’Ecole des Beaux-Arts d’Amiens entre 1905 et 1910, n’avait pas pour objectif de faire de la peinture son métier : « Il faut gagner de l’argent pour pouvoir vivre et peindre, mais jamais peindre en vue de gagner de l’argent. Un tableau fait seulement pour la vente est raté d’avance ». L’homme ne sera pas plus enclin à vendre qu’à se séparer de ses tableaux, souhaitant toujours parfaire un détail et ne considérant jamais une œuvre comme totalement achevée. Un temps caricaturiste pour des journaux locaux, dessinateur de mode et de réclame, C. Trouille, passera surtout quarante ans de sa vie dans les ateliers Imans comme peintre-maquilleur de mannequins, lui octroyant la liberté financière nécessaire pour peindre. Il est aisé de tirer une analogie entre cette profession portée sur le corps féminin idéalisé et l’érotisme tantôt suggéré, tantôt outrancier de sa peinture. Et comment ne pas penser aux poupées de Bellmer ? Dans ses toiles le peintre organise une joyeuse farandole de danseuses exotiques offertes « La danseuse du ventre au bordel » (1950), de bonnes sœurs endiablées « L’imenculée conception », de prostituées généreuses « La promise cuitée » (1951), de stars frivoles.

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Un érotisme teinté de style 1900, de mort joyeuse, d’humour noir dominé par les grands noms de la liberté de penser tels le marquis de Sade, Sacher-Masoch ou Lautréamont. Certains voient, aujourd’hui dans son œuvre, les prémisces du Pop Art, pour son recours à l’imagerie populaire (Marilyn Monroe, Fantomas, Rita Hayworth), ou à la contre culture des années 80 (Combas, Errò) pour la stridence, l’autoritarisme de ses couleurs : « Je cherche dans mes œuvres à conférer une certaine idée de faste pictural par la couleur qui exalte les formes ». Trouille, ne revendiquera pas d’appartenance, si ce n’est d’être dans la continuité de la grande tradition picturale De Vinci à Delacroix. S’il est un genre dans lequel, il se reconnaît ce n’est que celui qu’il met en place, le super-réalisme : « Il me semble que je suis superréaliste, c’est-à-dire que j’ai choisi dans la réalité ce qui m’impressionne… Le choix de motifs riches de la réalité, réunis même arbitrairement, a plus de force qu’une œuvre surréaliste. Pour capter cette réalité, Trouille choisira la copie comme mode de procédure de création : à partir de photographies et de collages, l’artiste compose et agence ses toiles avec une grande précision, créant ainsi une peinture non parasitée par le style mais entièrement dédiée au message.
Mort en 1975, peu d’œuvres sont aujourd’hui visibles, et c’est fort déplorable. D’avril à août 2007, Le Musée de Picardie a consacré à l’enfant du pays l’une de ses plus importantes rétrospectives, offrant au public la possibilité de partir à la découverte de cet univers sulfureux. Attaché à la ville d’Amiens et à sa cathédrale gothique Notre-Dame, dont il livrera quelques toiles bien pensées, « le baiser du confesseur » (1947), « Le confessionnal (1959), « la pécheresse à la cathédrâle d’Amiens »(1906-1960), Trouille signera surtout l’une de ses plus belles œuvres « Le grand poème d’Amiens » (1907-1942). Une œuvre empreinte d’humanité, d’œcuménisme, relative à la question du supplice, de l’auto-supplicié, et tissant des analogies entre le christianisme et l’hindouisme. Cette huile sur toile fait, depuis 2004, partie des collections du Musée de Picardie et l’on ne peut que se réjouir de la place qu’il lui sera consacré dans le futur accrochage prévue par sa directrice Sabine Cazenave.

LE MUSÉE DE PICARDIE – 48 rue de la République, Amiens
03 22 97 14 00

Auteur : Pascal Sanson