DANIEL
BUREN

Ci-dessus : « LES FLÈCHES, TRAVAIL IN SITU ET EN MOUVEMENT » Photographie souvenir, Musée de Picardie, 2015

« NUL ARTISTE MIEUX QUE Daniel Buren n’arpente les musées. Un pied dans l’actuel, un pied dans l’inactuel, son art est porté par le mouvement. Les musées du passé lui offrent une réflexion sur l’Histoire qu’aucun autre mieux que lui, ne sait dialectiser. L’oeuvre de Buren, on le sait, tient d’abord d’un « outil visuel ». […] En exposant, aujourd’hui dans le Grand Salon les oeuvres monumentales progressivement restaurées, dans un nouvel accrochage, saturé, couvrant de bas en haut les murs aux couleurs rouges, le musée de Picardie renoue avec ses collections mais aussi avec sa muséographie. Nul doute que Daniel Buren y trouva matière à réflexion à l’instant où Sabine Cazenave l’invitait à exposer. » Dixit le catalogue de l’exposition qui vient de paraître aux éditions Bernard Chauveau. L’ouvrage, disponible au musée, présente un très beau texte critique de Bernard Blistène* ainsi que des échanges de mails entre Daniel Buren et Sabine Cazenave, commissaire de l’exposition dont nous publions ici quelques extraits.

Ces échanges, succulents, emplis de distance et d’humour, nous renseignent sur le contexte de la naissance de l’idée, puis celui de la création de l’oeuvre in situ ; en fait, il s’agissait, au départ, de réadapter l’oeuvre Comme un jeu d’enfant que l’artiste avait conçue pour le musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg. Le 13 octobre 2014, Daniel Buren écrit : « Je suis également retourné à Strasbourg où j’ai pu revoir la pièce et y réfléchir un peu plus. Les conclusions de tout ceci, malheureusement, font que je ne vois pas comment ce travail (ou les extraits de ce travail) peuvent se réinstaller dans la salle “ rouge ” de votre musée et faire encore sens. […] Comment jouer avec les couleurs quand l’espace est déjà lui-même envahi par la couleur ? ou bien même (ce qui ne me plaît pas trop) comment introduire les éléments blancs sans gêner considérablement la vision des tableaux exposés dans cette salle ? Donc, le mieux je crois, est d’abandonner cette idée et pour ce faire, je ne pense pas qu’il soit utile que je me rende à Amiens. »

Bernard Blistène, toujours dans son texte, s’interroge : « Sabine Cazenave avait-elle oublié “ l’in situ ” ? Avait-elle trouvé un moyen pour établir un contact avec l’artiste ? Avait-elle à l’esprit que Buren concevrait un dialogue qui le conduirait au projet désormais réalisé ?

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« LES FLÈCHES, TRAVAIL IN SITU ET EN MOUVEMENT » dans le grand salon rouge du Musée de Picardie, 2015

Daniel Buren souligne, dès 1971 dans Fonction du musée, « l’impérieuse nécessité de se retourner sur le passé pour penser le présent ». Avec Buren, le musée restait et reste un point d’appui critique, un espace historique et dialectique à partir duquel préserver un pied dans l’inactuel pour envisager demain et lutter sans relâche contre le seul régime de l’immédiateté. Le « regard vers l’histoire », dit Racine, « comme un pays lointain ». La suite de l’échange va conduire à la conception, puis la réalisation de l’oeuvre qui commence le 5 janvier :

SABINE CAZENAVE
« Ne pas vouloir “ masquer ” les tableaux vous honore, mais montrer et cacher pour mieux révéler est un jeu auquel nous nous prêtons souvent… Enfin, nous sommes capables de “ fabriquer ” beaucoup de choses et donc prêts à accueillir vos idées, avec ouverture. »

BERNARD BLISTÈNE
« Buren ne pouvait “ recycler ” les éléments d’une exposition précédente sans risque de fétichisme de son propre vocabulaire. Buren ne pouvait réinstaller ce qu’il avait conçu en connaissance du lieu et de son cadre. Il ne pouvait nier les fondements mêmes de la définition de quelque cinquante ans de travail : travailler in situ. »

La proposition qu’il fait est respectueuse du lieu et de son histoire : il s’agit de construire des flèches à tableaux, outils qui servent à transporter de très grands formats, et d’y déposer ses toiles en attente d’être accrochées. Comme l’indique Bernard Blistène, c’est une belle idée car cet outil des coulisses du musée est « le reposoir du tableau, le véhicule garant du “ mouvement des oeuvres ”, la notion adéquate qui fait comprendre que les oeuvres circulent, se déplacent, bougent, transitent. Des réserves aux cimaises, voire d’un étage à l’autre », et Daniel Buren d’ajouter, à sa descente du train le 18 juin 2015, alors qu’il s’agit de finaliser l’exposition « Les Flèches, travail in situ et en mouvement, musée d’Amiens 2015 » dont l’inauguration est prévue le surlendemain, que le sous-titre aurait pu être « Lorsqu’il il y aura de la place » !

Alors oui, c’est certain, nulle autre oeuvre contemporaine dans le musée ne souligne désormais davantage que « lorsqu’il y aura, à nouveau de la place », et ce, dès 2018. Nous pourrons poursuivre un dialogue fécond entre l’art d’hier et celui d’aujourd’hui dans les salles du musée de Picardie rénové, restauré et agrandi.

* BERNARD BLISTÈNE, directeur du Musée national d’Art moderne, Centre Pompidou, Paris, et critique d’art.

LES FLÈCHES, TRAVAIL IN SITU ET EN MOUVEMENT,
Jusqu’au 31 octobre 2015
Musée de Picardie, 48, rue de la République, Amiens

RENSEIGNEMENTS
03 22 97 14 00
www.amiens.fr/musees

TEXTE : Extrait catalogue d’exposition Daniel Buren, Musée de Picardie
PHOTOGRAPHE : Alice Sidoli, Musée de Picardie