David Ortsman

dessinateur, Marseille

ci-dessus: “Sans titre”, 2015, encres aquarelles, Rotring et encre de Chine sur papier fort, 50X65cm.

De ses dessins jusqu’à ses incursions en bande dessinée ou vidéographie, David Ortsman campe un monde cauchemardesque, morbide, cruel, terrain propice à de multiples micro-fictions enfantines. Naïve, liée à l’Art brut, son œuvre distille de singulières histoires à la fois sadiques et envoûtantes, mettant en scène le plus souvent un homme mutilé plongé dans environnement hostile, et où tout se joue au final entre vie et mort.

 

En campant un univers violent, panthéiste, cauchemardesque et teinté d’ironie, recherches-tu à développer des références liées au monde de l’enfance ou désires-tu faire passer un message ?
Quand j’entre dans un roman, j’entre dans l’intimité de personnages, j’apprends à les connaître, à m’inquiéter de leur sort et de leurs difficultés. Parfois quand le récit est particulièrement beau, j’ai du mal à m’en défaire, je vois arriver la fin de l’histoire comme une punition. Je n’attends pas de l’histoire qu’elle me délivre un message. J’attends de l’histoire qu’elle m’ouvre au monde, qu’elle m’apprenne à mieux me connaître, qu’elle m’émeuve. La racine étymologique du mot émotion est emovere, qui signifie littéralement : mettre en mouvement. Un livre me bouge. J’espère que mes dessins puissent également bouger les spectateurs. Le monde de l’enfance, d’évidentes références à la psychanalyse, font partie de mon univers.

 

Ton œuvre est peuplée de squelettes, d’une faune et flore hostiles, d’humains énucléés, amputés, sanguinolents… Depuis quand cet univers singulier t’habite t-il ?
En première année aux Beaux Arts de Cergy, j’ai écrit des contes inquiétants. Notamment, l’histoire d’un petit garçon qui mange son père, parce que son père est malheureux. Il ne le recrachera que quand il sera de nouveau heureux. Le petit garçon porte son père dans son ventre, comme s’il était enceint. Des frères ennemis, qui échangent leurs têtes ou qui se flagellent avec leurs colonnes vertébrales. Les contes et l’enfance étaient déjà très présents en moi à ce moment là. J’en ai fait des vidéos. Je racontais, frontalement, face à l’écran, ces cauchemars au spectateur, comme si j’en avais été témoin. J’ai commencé à réaliser des bandes-son également pour diffuser ces histoires. Le dessin était habité par les mêmes thèmes, quoique j’ai trouvé mon style beaucoup plus tard, en 2009. J’ai besoin de dessiner chaque jour. Le dessin me libère l’esprit, il y a un effet de catharsis, un peu visionnaire. Peut-être est ce la raison pour laquelle je me suis intéressé à l’Art Brut.

 

Quelles ont été tes premières sources d’inspiration et quelles sont celles d’aujourd’hui ?
Kafka et les films de Cronenberg me fascinaient. J’avais aussi lu les livres de Hermann Ungar, qui m’ont beaucoup marqué, surtout « Enfants et meurtriers » et « Les mutilés ». Graphiquement, mon premier choc a été Basquiat. Ensuite, la découverte de Topor – qui a eu la même enfance que mon père durant la Seconde Guerre Mondiale, d’Alfred Kubin, de l’Art Brut (Henry Darger en tête), de David Shrigley, de Neil Farber (du Royal Art Lodge), de l’art Naif (surtout le Douanier Rousseau) ou encore de l’artiste mexicain José Guadalupe Posada.

 

Avant de débuter une carrière d’artiste, quel cursus as-tu suivi ?
Adolescent, je voulais devenir illustrateur et dessinateur de bandes dessinées. J’aimais écrire des nouvelles littéraires et dessiner. Après le baccalauréat, j’ai fait une année de classe préparatoire à Paris, à l’Atelier Clouet. J’y étais l’un des plus jeunes, assez médiocre, toujours angoissé. Accepté aux Beaux Arts d’Angoulême, je me destinais tout d’abord à la bande dessinée. Au bout d’un an, déçu par la formation, je suis rentré à Paris et j’ai tenté les beaux arts de Cergy. J’ai obtenu le concours, j’y ai étudié cinq ans et j’ai obtenu mon DNSEP avec les félicitations du jury en 1999. J’ai présenté essentiellement des vidéos, une bande son et des photographies au diplôme. Le dessin était encore une pratique cachée pour moi, je ne m’étais pas encore trouvé. Plus tard, en 2006, je suis allé faire une maitrise à Paris 1 Panthéon Sorbonne, autour des medias numériques, qui me passionnent toujours.

 

Tu as été résident permanent de la Fondation Nationale des Arts Graphiques et Plastiques entre 2013 et 2017. Que retiens-tu de cette expérience ?
Enfin : de l’espace ! de la lumière ! J’avais un grand lieu pour dessiner, il y avait sept mètres de hauteur de plafond, une vaste verrière, une vaste terrasse ! L’atelier – logement était situé au cœur du jardin de la Fondation, très au calme. J’en ai profité pour commencer à travailler sur des grands formats, sur papier puis sur toile. Avec des feutres à l’encre indélébile et des encres de couleurs. Je tiens à en profiter pour remercier encore chaleureusement la Fondation de m’avoir accordé ce lieu, qui a été une chance inouïe pour moi. Ma fille est née là bas, on y a de beaux souvenirs. Puis avec ma femme, on a tenu à déménager à Marseille, pour repartir à l’aventure.

 

Bien que tu aies exploré plusieurs médias, le dessin demeure ton exercice de prédilection. Comment l’expliques-tu ?
Quand j’ai commencé à sérieusement envisager de créer, vers l’âge de 15 ans, je dessinais et écrivais. Le dessin et l’écriture ne sont pas des exercices, ce sont des besoins. J’utilise le même outil quand je remplis mes carnets de notes. Un simple stylo sur du papier blanc, pour ces deux praxis.

 

De quelle manière abordes-tu un dessin ? Quel est ton processus de création ?
J’aborde un dessin…en fixant un point sur le mur vide jusqu’à ce que je voie des scènes et des images s’animer devant moi. En m’éveillant la nuit, transpirant, au terme d’un cauchemar, un vrai. En lisant, malheureusement, le journal. Ou en griffonnant au café le matin sur mes multiples carnets de notes, enfouis dans mon sac, qui ne me quittent pas. La plupart du temps j’écoute de la musique en dessinant. Pour me maintenir en éveil, pour être totalement impliqué. J’écoute Carcass, Arch Enemy ou Gojira qui sont des classiques pour moi. Je dessine directement au Rotring, à l’encre de Chine sur papier fort, si je rate : je jette le dessin. Je ne réalise jamais deux fois le même dessin, ça m’ennuierait. Je ne me suis jamais auto-censuré.

 

Sans titre 2016, encres aquarelles, feutre indélébile à l’encre de Chine sur toile, 160x114cm

 

 

Tu sembles ces derniers temps, t’orienter vers la bande dessinée que tu affectionnes particulièrement…
J’ai diffusé mes histoires sous forme de vidéos et sous forme de bandes sons. J’aimerais aujourd’hui tenter de raconter de nouveaux récits grâce à la bande dessinée. Histoire aussi de retrouver un rêve d’adolescent. Je reste attentif à mes besoins. Je ne catégorise pas, je ne fais pas de clivage entre art contemporain et art populaire. J’aime tisser des liens, parfois entre des mondes apparemment lointains…Chez Anne Barrault, il y a des dessins de David B., avec qui j’ai exposé lors de l’exposition collective « Zoocryptage », à Biarritz. Jochen Gerner a gagné un prix prestigieux à Drawing Now. Joann Sfar enseigne à l’ENSBA. Il y a une rubrique «bande dessinée» sur mon site internet et j’ai publié cinq planches dessus, pour signaler que je suis aussi intéressé par cette forme d’art. Mes débuts sont plutôt timides, j’ai dessiné un roman graphique de 75 planches du début à la fin, sans rechercher d’éditeur en amont, pour découvrir mes potentialités, m’amuser et apprendre en faisant. Ca m’a impliqué plus de deux ans. Depuis peu, je travaille avec le poète Kenny Ozier Lafontaine, qui a écrit spécialement des histoires pour un projet commun. Les histoires sont très belles, je pense qu’elles intéresseront plus l’édition indépendante que les gros éditeurs. Je serais très fier de publier aux Crocs Electriques, une maison d’édition très dynamique fondée par Stéphane Blanquet et Jessica Rispal ! L’avenir le dira !

 

En choisissant une palette restreinte de couleurs acides et chatoyantes, n’est-ce pas une manière d’apaiser la noirceur de ton propos ? De lui insuffler une touche de naïveté ?
Ce sont, bien souvent, des dessins macabres mais touchants, des dessins de colère et de révolte. La naïveté et la cruauté sont liées à l’enfance, qui est un élément important dans mes dessins, je ne tiens pas particulièrement à apaiser la violence de mes propos. La couleur apporte une symbolique supplémentaire je trouve dans les dessins.

 

« Sans titre », 2015, encre aquarelles, Rotring et encre de Chine sur papier fort, 100X70cm.
 

 

Depuis 2009, peut-on établir des ponts entre tes séries de dessins, chercher un récit sous-jacent, des mises en regard ?
Certaines images mentales refont surface : on peut donc facilement trouver des récurrences, tisser des liens d’un dessin à l’autre. La mort, incarnée par des squelettes, qui évoquent autant les Vanités que l’art mexicain, est un épouvantail tenace. Mes dessins n’ont pas de titres, je souhaite donner une grande liberté au regardeur. Chacun peut projeter sur mes dessins des interprétations personnelles.

 

Que signifie pour toi, être artiste en 2018 ?
Que signifie, en 2018, dessiner dans un monde mauvais ? (Clin d’œil à un livre de Geoffroy de Lagasnerie qui m’a beaucoup touché récemment, « Penser dans un monde mauvais ».) J’ai titré ma première exposition personnelle « Hey, Cruel World », titre éponyme d’un album du chanteur Marylin Manson. Si mes dessins font écho en chacun c’est bien qu’ils parlent de notre condition humaine et de la situation actuelle…

 

site internet
www.david-ortsman.com

Interview:Pascal Sanson