David Porchy

dessinateur, photographe, écrivain, Paris

ci-dessus :Cyanotype sur papier Arches 300gr, 115×100 cm, série Waiting For The Sun, 2018-2019

Vertigineuse et hypnotique, l’œuvre du dessinateur et photographe parisien David Porchy nous bascule de « l’autre côté du miroir ». Une traversée vers un monde mouvant où le rêve et l’imagination ne connaissent de limite. De ses dessins et collages surgissent mille et une images à la fois intimes et universelles promptes à nous embarquer dans une évidente inquiétante étrangeté. C’est en cela que David Porchy se démarque, dans cette signature en noir, gris, blanc mâtinée de couleurs et dans cette volonté de renouvellement au regard de sa dernière série de cyanotypes Waiting for the Sun. Une œuvre en clair obscur, cinématographique où la beauté côtoie la noirceur.


Quand as-tu pris conscience que le dessin occuperait une place importante dans ta vie ?
Comme de nombreux artistes, le plaisir de dessiner remonte à l’enfance, il ne m’a jamais quitté.
Un jour j’ai décidé d’essayer de ne faire plus que ça, cela fait plus de dix ans maintenant.

Avant de te fixer sur la pratique du dessin, tu as suivi un parcours assez peu conventionnel. Peux-tu m’en dire plus ?
J’ai commencé par être très raisonnable. Aprés des études de design et quelques années de direction artistique dans la pub, je l’étais beaucoup moins et je suis parti vivre à l’étranger avec l’idée de devenir peintre.

Ton apprentissage de la peinture s’est fait en Espagne, si je ne me trompe….
Oui, j’ai passé trois ans à Barcelone où j’ai eu la chance de rencontrer Francisco Gomez, un ancien prof des Beaux-arts de Buenos Aires. Nous étions voisins, son atelier était immense, tout était possible en terme d’expérimentations, c’est à ce moment que j’ai vraiment découvert la gravure, la peinture à l’huile, le dessin bien sûr ; nous avions même un petit labo-photo. Ce furent des années très formatrices, tres heureuses. Par hasard, j’habitais la rue qui a inspiré Les demoiselles d’Avignon de Picasso, tout cela avait du sens pour un jeune artiste comme moi, quand j’y repense cette époque ressemble à une sorte d’idéal romantique.

Tes œuvres cristallisent une « inquiétante étrangeté ». La genèse de tes dessins prend-elle corps dans tes rêves ?
Disons que ce qui m’intéresse se situe au delà des particularités de notre époque, au-delà de la logique et de la rationalité qui conditionnent généralement nos vies. Naturellement je me suis donc intéressé au rêve, à son fonctionnement, à sa mécanique propre. Le rêve intervient donc dans ma démarche comme support de réflexion et source de questionnements, mais il reste pour moi une énigme, une folie qui se déploie dans l’obscurité et les coulisses de nous-même. Quant au concept d’inquiétante étrangeté dont parlait Freud, je lui substituerais plutôt celui, plus Baudelairien, de séduisante étrangeté.

Quel rapport entretiens-tu avec la nuit ?
La nuit, tout est différent. La lumière, le rythme de la vie, les occupations changent. On éprouve souvent un supplément de liberté quand arrive la nuit ; c’est ce qui me plaît ; que l’on soit éveillé ou endormi, on entre dans une autre dimension.

Te perçois-tu comme un « Explorateur de l’inconscient » ?
D’une certaine manière oui, car mon travail analyse et utilise cette part d’inconscient en action dans le rêve notamment. J’aime aussi l’idée d’un territoire à explorer, j’ai d’ailleurs tendance à préférer les artistes dont l’œuvre témoigne d’expérimentations multiples, plutôt que d’une recette bien maitrisée. Mais, en matière d’inconscient, je me méfie ; et si l’on peut parler d’interprétation, celle-ci se limite dans mon travail, au champ du visuel et du formel, non à une quête de sens de type psychanalytique.

Le cinéma, la photographie, le décor occupent une place particulière dans tes dessins…
Il n’y a pas si longtemps que le cinéma et la photographie ont acquis leurs titres de noblesse dans le champ de l’art, mais pour bon nombre d’artistes de ma génération, l’image, sous toutes ses formes, est devenue une source d’influence. J’adore le cinéma (que je considère presque comme la forme ultime de l’art), et je pratique la photographie depuis de nombreuses années. Tu évoques aussi la notion de décor, c’est en effet un élément essentiel qui renvoie aux thèmes de l’illusion et de l’artifice qui sont souvent en jeu dans mon travail.

Sur l’ensemble de ton travail, bien que liées entre elles, les thématiques ne sont pas figées. Quelles furent les grandes étapes ?
L’un de mes premiers projets de dessin, intitulé I’ve never been to L.A., est né d’une fascination pour ces images Américaines des années 40 et 50 qui montrent cette société moderne en train de se construire. Par certains aspects, ces images témoignent autant du caractère dramatique et inquiétant de cette évolution que d’une certaine naïveté, de quelque chose d’enfantin dans les comportements (je pense notamment à des photographies de Marines en chemise hawaïenne qui déplacent de grosses bombes, ou aux premiers essais nucléaires dans le Nevada que des foules entières observent sur des gradins avec élection de miss Atomic Bomb à la clef). Je m’interrogeais sur la valeur historique et le formidable pouvoir de propagande de l’image. S’en est suivi un travail sur la mémoire et sur l’hypothèse terrifiante (et surement fausse) que tout avait été dit, que vivre dans les années 2000, c’était forcement être post- quelques chose. Là encore cela passait par le dessin et le noir et blanc. J’ai ensuite ouvert le jeu à d’autres sources iconographiques, avec la volonté de ne pas m’enfermer dans un sujet. Progressivement, j’ai délaissé l’aspect historique, le rapport à une narration clairement définie, au profit, d’une approche plus formelle, plus musicale si l’on peut dire. Sans savoir où cela me mènerait, j’ai pratiqué à ma manière ces jeux d’assemblage, ces processus de mariage de styles chers à David Hockney. Aujourd’hui, j’envisage chaque dessin comme un essai à part entière, comme une réponse à un questionnement particulier, et s’il m’arrive de tourner autour d’une idée ou d’un aspect esthétique, j’évite de me répéter.

Au-delà de la thématique du rêve et de l’inconscient, tes dessins distillent une subtile charge érotique…
J’ai une profonde aversion pour les œuvres dont l’unique but est de choquer et un goût immodéré pour la délicatesse, les détails et l’ambiguïté. La langue que je cherche à parler correspond bien plus à un chuchotement glissé au creux de l’oreille, qu’à un cri. De là peut-être cet érotisme sous-jacent dont tu parles.

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« CONSTELLATION N°1 », 2013
Fusain, Graphite, Pierre noire sur papier, 114x83cm
© David Porchy

Que doit-on lire dans la récurrence des motifs « drapés » ? Une référence « maniériste » ou sensuelle ?
On peint ce que l’on aime, et effectivement, je suis assez sensible à l’excitation que peuvent provoquer un morceau de satin ou les plis d’une étoffe. Chardin et Vermeer sont pour moi les maitres absolus de la sensualité.

Quel est ton process de création ?
Il y a d’abord la collecte et l’accumulation d’images, un peu à la manière de Rodin qui accumulait bras, bustes, mains et têtes, en vrac avant de les assembler. De cet océan, certaines images finissent par remonter à la surface, à devenir plus obsédantes que d’autres. Vient la phase d’assemblage : à partir de ces morceaux éparses, j’essaye de constituer un corps, une cohérence ; le logiciel de retouche d’images Photoshop est ici d’une grande utilité, je travaille aussi aux ciseaux et à la colle. Ce processus est très long, certains montages sont démontés et réutilisés, des mois, des années après leur élaboration. Enfin, quand j’ai à peu prêt ce que je veux, je passe au dessin proprement dit, c’est la phase la plus délicate.

En travaillant sur la superposition des plans, les « décadrages », quel effet cherches-tu à atteindre ?
Le collage et le cubisme sont deux procédés qui visent à déstabiliser l’image, à la rendre modulable et moins figée. Mon travail s’inscrit dans cette continuité, dans cette recherche de l’instable. J’envisage chaque dessin comme une petite scène de théâtre aux décors coulissant derrière lesquels notre œil souhaiterait se balader. Un simulacre fait de bribes, d’amorces d’histoires ; s’il est question de voir, il s’agit surtout de suggérer.

Lorsque que tu t’atèles à un dessin, l’intention et les grandes lignes sont-elles figées ou tout peut encore basculer en cours d’exécution ?
C’est assez rassurant de savoir où l’on va avant de commencer un dessin. Donc oui, le travail préparatoire est très important, il permet de définir un cadre ; les grandes lignes sont assez clairement définies, mais j’essaye de ne rien figer pour autant.

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Ci-dessus :
Nuit Américaine, 2015,
Fusain, crayon et pierre noire sur papier,
115×115 cm

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Ci-dessus :
Sans titre-2015,
Graphite, crayon de couleur sur papier,
114×114 cm

Dans tes dessins, la couleur, de façon modérée a fait son apparition. Pourquoi, ce choix ?
C’est une évolution logique. J’ai repoussé au maximum ce moment, car je voulais expérimenter au mieux les possibilités du noir et blanc. Le titre de cette nouvelle série en technicolor, Feu d’artifice, est trompeur ; avec la couleur, j’ai plutôt l’impression de marcher sur des œufs ; c’est grisant et effrayant à la fois.

Est-il difficile pour toi de vivre de ton art ?
Etant donné que je ne fais aucun effort pour promouvoir mon travail, (alors qu’il semble falloir en faire beaucoup), je dois dire que je m’en sors plutôt bien. J’ai la chance d’être soutenu par quelques collectionneurs attentifs et des amis bienveillants. C’est une chance que beaucoup d’artistes n’ont pas, malheureusement, car je crois qu’il faut beaucoup de temps et une grande liberté pour atteindre une maturité artistique. Et puis, au delà de l’aspect économique, ta question soulève aussi celle d’un choix de vie. Et je dois dire que face aux circonstances actuelles, l’engagement artistique ne me suffit pas. Passer ses journées à dessiner me semble parfois totalement dérisoire… Le moins qu’on puisse dire, c’est que nous traversons une crise de valeurs et ce que l’on croyait acquis reste finalement très fragile ; le combat que l’on doit mener implique de trouver des réponses ailleurs, et surtout d’agir de façon plus éthique.

A quoi ressemblent tes journées ?
Je passe beaucoup de temps à l’atelier, c’est un endroit que j’aime particulièrement. De nombreuses heures de travail, beaucoup de musiques (musiques de film en ce moment, Jonny Greenwood, Neil Young, Jon Brion), ou la radio en fond (toujours France culture), lecture et parfois la visite d’amis.

Si tu ne devais citer que quelques références en dessin contemporain, lesquelles retiendrais-tu ?
Mélanie Delattre-Vogt, Tudi Deligne sont des artistes discrets que j’apprécie particulièrement en ce moment. Mais aussi Stefan Guggisberg, ou Rinus Van de Velde qui a l’air de bien s’amuser !

Sites web :
www.davidporchy.com
www.galeriebacqueville.com

Auteur : Pascal Sanson
Photographe : Mathieu Farcy