DIDIER THIBAUT

La Rose des Vents,  Villeneuve-d’Ascq

La Rose des Vents, Scène nationale de la métropole lilloise, fête ses 40 ans lors cette saison. Didier Thibaut, son directeur, revient sur l’histoire mouvementée de son théâtre et sur la programmation singulière et audacieuse qu’il défend depuis bientôt trois décennies.

Les débuts de La Rose des Vents ont été chaotiques. Le théâtre se retrouvait, paraît-il, complètement au milieu des champs.
Le gouvernement français, dans son idée de créer des métropoles d’équilibre, a construit des villes nouvelles : la commune de Villeneuve d’Ascq est née ainsi, en 1970, dans la fusion de trois villages, Ascq, Annappes et Flers-lez-Lille. Villeneuve d’Ascq a accueilli rapidement les universités lilloises car la ville de Lille était à l’étroit. Ce nouveau territoire est alors relié avec la première ligne du métro automatique. Jacques Rosner, qui était alors directeur du Centre dramatique national du Nord, basé à Tourcoing, décide la construction d’une salle de théâtre dans cette ville nouvelle. Au départ, ce devait être surtout une salle de travail, de répétitions pour le CDN qui jouait ses spectacles au Théâtre municipal de Tourcoing. Les travaux commencent en 1974. Et cette salle, un cube, est vraiment construite au milieu des champs. D’ailleurs, son nom, La Rose des Vents, vient de là car le bâtiment était ouvert à tous les vents, à tous les horizons.

Cette salle de répétitions est finalement devenue un théâtre à part entière.
Jacques Rosner est parti diriger le Conservatoire national supérieur d’art dramatique à Paris et ses successeurs ne voulaient pas de cette salle en plein champ… Finalement la municipalité de Villeneuve d’Ascq s’est réappropriée le lieu pour en faire une salle de spectacles, un vrai théâtre. Même si les débuts ont été difficiles avec une toute petite équipe et très peu de budget. L’arrivée de Jack Lang, comme ministre de la Culture en 1981, va tout changer. Il va donner les moyens au fonctionnement de La Rose des Vents et dans les années 1980, la maison commence à trouver un équilibre, avec une programmation.

Comment te retrouves-tu dans cette aventure ?
Je suis arrivé à La Rose des Vents en 1988, après avoir travaillé à l’Orchestre de Lille, où je me suis occupé des relations publiques pendant sept ans, et après avoir dirigé pendant quatre ans le Centre de développement culturel de Boulogne-sur-Mer. Quand j’arrive, la salle est reconnue mais traverse une crise financière et une crise de public. En 1990, le Ministère de la Culture crée le label Scène nationale et La Rose des Vents est l’un des premiers théâtres à être labellisé. Cette stabilité institutionnelle s’accompagne d’un budget en conséquence. Il a fallu ensuite trouver une identité propre alors que le paysage culturel se développait dans la métropole lilloise.

Quels sont justement les paris artistiques que tu as pris ?
Le projet artistique de La Rose de Vents a bougé au fil des années. Au départ, j’ai beaucoup travaillé sur les écritures théâtrales françaises et wallonnes. Il y avait déjà une ambition transfrontalière en accueillant le théâtre wallon. Dans cette période, nous étions dans un théâtre d’auteurs, de textes. Un théâtre un peu académique dans sa forme, qui a fini par me fatiguer… Et puis, on a eu cette chance de voir arriver de la Flandre vers la fin des années 1980 et le début des années 1990 un grand mouvement qui a fait voler en éclats le cadre traditionnel du théâtre. La question du corps et le mouvement étaient au cœur de ce théâtre post-dramatique, ouvert sur l’international. Les chefs de file de ce mouvement étaient Jan Fabre, Alain Platel et Jan Lauwers, tous accueillis dès leurs débuts à La Rose. Ce virage a été pour nous une évidence plus qu’un pari. En même temps s’ouvraient de nouveaux horizons européens, avec la chute du Mur de Berlin en 1989. Nous sommes donc partis aussi, dès ce moment-là, à la découverte de la nouvelle génération de metteurs en scène et de comédiens de l’Europe de l’Est. Et c’est aussi à cette époque que La Rose des vents a démarré un compagnonnage de dix ans avec Jean-Michel Rabeux.

Y a-t-il une fidélité de la part des artistes que tu as accueillis tôt dans leurs carrières ?
Oui, bien sûr, il y a une fidélité. De notre part comme de la leur. La Rose des Vents a joué ce rôle de porte d’entrée de cette nouvelle scène flamande et européenne. Comme d’autres établissements. Je pense au Théâtre de la Ville ou au Théâtre de la Bastille à Paris. La Rose des vents a été aussi un des premiers théâtres à accueillir Romeo Castellucci en France. Et nous continuons à l’inviter quand c’est possible. Quand les formes qu’il propose rentrent dans notre salle ! C’est pareil pour la génération flamande. Ils viennent régulièrement et nous continuons à coproduire certains de leurs spectacles. D’ailleurs, les Flamands sont admiratifs de la jeunesse du public de La Rose et de la chaleur qu’il dégage. Notre public est fidèle aussi, et nous l’avons habitué à voir très tôt des spectacles en langue étrangère avec des surtitres.

Quelles ont été les grandes rencontres que tu as faites ?
Incontestablement celle avec Jean-Michel Rabeux. C’est quelqu’un d’une très grande générosité. Nous avons vécu une très belle aventure commune. Je dirais aussi Romeo Castellucci. Il est devenu une star internationale mais il reste quelqu’un avec qui j’entretiens une relation simple et amicale. Je pense également au chorégraphe Koen Augustijnen. Avec lui, la relation est évidente, amicale, dès qu’on se voit.

Quels sont tes souvenirs de spectacles les plus forts ?
Je vais en citer deux premiers, qui n’ont pas eu lieu à La Rose des Vents, mais qui ont forgé mon regard. J’ai eu la chance de voir « Paradise Now » à l’Opéra de Lille. C’est un spectacle de la compagnie new-yorkaise Living Theater. Une compagnie déjantée qui fit scandale au Festival d’Avignon en 1968 avec ce spectacle. Quelques années plus tard, j’ai vu aussi « Le Tartuffe », mis en scène par Roger Planchon. Ces spectacles m’ont marqué.
A La Rose de Vents, dans la première période, celle du théâtre de textes, je dirais « Maîtres anciens » de Thomas Bernhard mis en scène par Denis Marleau. Puis, il y a eu la première venue de Romeo Castellucci, avec la pièce « Orestie ». C’était un choc artistique incroyable ! A la même époque que Castellucci, il y a eu Alain Platel, avec « Bernadetje ». Pour ce spectacle chorégraphique, il avait installé une piste d’auto-tamponneuses sur la scène. C’était éblouissant ! Enfin, je dirais aussi « Frères et sœurs » de Fiodor Abramov, mis en scène par Lev Dodine. Un spectacle en russe, de plus de six heures. Une pièce très forte, bouleversante.

Comment une Scène nationale en périphérie d’une grande ville comme Lille, qui a déjà un Centre dramatique national, le Théâtre du Nord, peut réussir à vivre ?
Il faut réussir à créer son public et c’est difficile. Avec La Rose des Vents, il y a un syndrome de banlieue. La salle est quand même excentrée. Et il n’y a pas moins prestigieux que d’aller au Théâtre du Nord, sur la Grand’Place de Lille. Mais, aller à La Rose des Vents… c’est plus branché ! Au fil des années, La Rose des vents a dû créer une identité artistique singulière qui la différencie des autres théâtres. Il a fallu parfois casser les codes du théâtre classique, faire confiance à des artistes émergents et novateurs. Au final, c’est bien d’avoir plusieurs esthétiques théâtrales différentes et complémentaires dans une grande métropole comme Lille.

La Rose des Vents est une des structures initiatrices du festival transfrontalier Next Festival. Est-il facile de rayonner sur le territoire de l’Eurométropole Lille- Kortrijk –Tournai ?
Cela serait effectivement plus facile s’il y avait une vraie volonté politique de développer cette Eurométropole… Next Festival est finalement la seule initiative un peu visible de cette réunion transfrontalière. C’est facile de travailler entre nous, professionnels et directeurs de théâtres. Mais il y a encore du chemin à faire dans la circulation des publics. Next existe depuis dix ans donc c’est un festival encore jeune. Et l’engagement financier des partenaires est compliqué : depuis 2014, Next n’a plus de financement européen. En France, la Métropole européenne de Lille nous aide bien. Mais il y a beaucoup plus d’argent du côté des Flamands. Next Festival est un projet stratégique pour eux.

La Rose des vents, c’est aussi le cinéma Méliès. Comment se démarque cet écran dans l’offre de cinéma très abondante de la métropole lilloise ?
Le Méliès est intégré à La Rose des Vents depuis 1994. Il a connu des périodes de crise du public mais il a résisté aussi à l’ouverture du multiplexe UGC à Villeneuve d’Ascq. Aujourd’hui, Le Méliès fait 52000 entrées par an, ce qui est un très beau niveau de fréquentation pour un seul écran. Surtout, la salle défend un cinéma de qualité, un cinéma d’auteurs et aussi un cinéma de recherche, avec des documentaires, des courts métrages, etc. Nous y organisons aussi des rencontres. L’identité artistique du lieu, qui est la force du Méliès, dépend beaucoup du talent du programmateur et de ses choix !

La Rose des Vents travaille beaucoup avec différentes structures de Villeneuve d’Ascq. Est-il important d’avoir un théâtre dans sa ville ?
La programmation est la partie immergée de La Rose des Vents. Mais il y a tout un travail de relations publiques et d’actions culturelles avec le tissu associatif de Villeneuve d’Ascq, avec des centres sociaux, des maisons d’insertion, etc. Il y a aussi un travail avec les enfants, autour de la programmation jeune public que le théâtre propose et des spectacles en journée pour les écoles. Près de 20% de la fréquentation du théâtre est réalisé chaque année par le jeune public, sur un total 25000 entrées. D’ailleurs, pour revenir sur le cinéma Méliès, un tiers de sa fréquentation se fait avec les jeunes qui viennent dans le cadre des opérations « Ecole au cinéma », « Collège au cinéma » ou « Lycée au cinéma ». Et aussi des enfants qui viennent avec des centres de loisirs.

Quel est l’avenir de la Rose des Vents ?
La grande question concerne la rénovation du bâtiment. Le projet architectural pourrait être réalisé en 2018 et les travaux en 2019. C’est mon espoir et ma bataille. L’Etat est prêt à mettre 4 millions d’euros. Il faut maintenant convaincre les collectivités, la Région, la Métropole, la Ville. Voilà l’avenir de La Rose des Vents.

Et le tien ?
J’aurai 65 ans l’année prochaine et je vais arrêter à la fin de l’année 2018. Je veux laisser ce projet, ce bâtiment rénové, à un nouveau directeur. Ce serait bien qu’il apporte un nouveau souffle. J’ai envie de laisser cette maison en de bonnes mains.

Site internet
www.rose.fr

Photographe : Petra Hilleke
Interview : Olivier Pernot