EMILIE
VAUTRIN

En immersion depuis ses jeunes années dans le milieu du spectacle, Emilie Vautrin a fait sienne la Maison du Théâtre depuis son arrivée en 2006. Aujourd’hui, en charge de la direction culturelle, sa fonction l’amène à intervenir sur l’un de ses terrains de prédilection : la programmation de spectacles jeune public. Un exercice dans lequel elle fait preuve d’un haut niveau d’exigence artistique, d’une réelle vision sur l’enfance et sur cet art encore récent du théâtre pour les tout-petits. Du devoir de transmission à l’émotion de ce public spécifique, Emilie Vautrin nous en dit plus sur cet art au service des plus jeunes.

D’où vient ton intérêt pour le théâtre dédié à la petite enfance ?

J’ai toujours baigné dans les spectacles jeune public, le théâtre et la culture en général. A huit ans, j’étais réquisitionnée pour tracter Place de l’Horloge à Avignon avec des artistes membres de ma famille. Puis j’ai suivi des études de littérature et j’ai toujours parallèlement travaillé dans le domaine théâtral durant mes études, et souvent en lien avec le jeune public. J’ai eu la chance d’avoir des missions de programmation très tôt dans mon parcours professionnel, et également dès mon arrivée à la Maison du Théâtre. Je crois que je ne me suis réellement intéressée aux spectacles dédiés aux tout-petits – c’est-à-dire dès un an – qu’à partir du moment où j’ai eu moi-même un tout-petit dans les bras que j’ai souhaité accompagner dans un théâtre. Parce que le théâtre m’est naturel, il allait donc de soi que mes enfants, même très petits, aient un lien avec le spectacle vivant. J’ai alors découvert des propositions théâtrales magnifiques, sensibles et justes.

Quelle est la place accordée aux tout-petits à la Maison du Théâtre ?

Nous sommes chanceux à Amiens, car il y a de très nombreuses propositions en termes de programmation jeune public et pour la petite enfance. Dans le cadre de la Saison Jeune Public bien sûr, mais aussi dans de nombreux autres lieux culturels. C’est une richesse que nous essayons de défendre et de préserver. A la Maison du Théâtre nous accueillons depuis de nombreuses années des spectacles pour les tout-petits (c’est-à-dire dès un an), au minimum un par an, en plus de notre programmation au sein de la Saison Jeune Public d’Amiens. Car nous sommes convaincus que l’art s’adresse à tous, et ce dès le plus jeune âge… et surtout qu’il est nécessaire à la vie ! Nous avons ainsi reçu de nombreuses créations qui leur sont spécialement dédiées : la Cie AMK – Cécile Fraysse, la Cie Acta d’Agnès Desfosses, Christine le Berre, Annabelle Sergent… Cette année, nous avons eu envie et besoin d’aller plus loin dans cette réflexion en proposant des moments de réflexion et d’échanges autour d’une programmation plus étoffée. On a travaillé très en lien avec les professionnels de la petite enfance d’Amiens, et ces deux jours de rencontres et de co-réflexion ont rencontré beaucoup de succès. Nous avons reçu des professionnels de toute la région, très heureux qu’on leur donne la possibilité de réfléchir ensemble autour de la question de l’éveil culturel des tout petits. Grâce à l’artiste Lunatine, on a également créé un espace chaleureux et ludique dédié à l’accueil des enfants.

La naissance des spectacles pour les enfants à partir d’un an est assez récente comment l’expliques-tu ?

C’est vrai que les premières propositions sont nées il y a une vingtaine d’années seulement. Cela a été de pair avec notre conception même du statut de l’enfant, du bébé dans notre société. C’est bien l’évolution du regard porté sur ces petits êtres qui a permis l’émergence de propositions artistiques dédiées. Nous avons en cela été aidés par Freud, Piaget, Winnicot mais surtout Françoise Dolto. On considère les bébés aujourd’hui, comme des sujets, des sujets intelligents et pensants, à qui l’on doit s’adresser en tant que personnes. L’éveil culturel et artistique du jeune enfant est une idée qui a fait son chemin depuis. En France comme en Belgique mais aussi en Italie, en Grande- Bretagne, au niveau européen même, les propositions artistiques pour les bébés ont explosé. On peut se réjouir du développement de ces spectacles, mais il faut aussi maintenir un niveau d’exigence artistique certain pour que cette action demeure habitée de sens et ne réponde pas simplement à un phénomène de mode. La responsabilité des adultes est immense en ce sens : les parents, les enseignants, mais aussi les artistes, les programmateurs et les acteurs culturels. Aux adultes, à nous donc, d’éviter les pièges des produits calibrés, à nous de les prendre par la main pour les emmener vers des propositions de qualité !

Créer un spectacle pour les tout-petits est-il à la portée de toutes les compagnies ?

Le public des tout-petits est un public qui enthousiasme des artistes de plus en plus nombreux. Le fait que ce public n’ait pas connaissance des codes théâtraux, ou des codes comportementaux attachés au théâtre les oblige à aller chercher dans leur façon même de créer et de proposer une forme de représentation perceptible sans code, sans jamais simplifier leur propos. C’est un choix exigent, et non une alternative au rabais pour ceux qui ne parviennent pas à « jouer dans la cour des grands. » Bien sûr, il y a sans doute des artistes qui s’y engagent comme dans un créneau porteur, mais je ne pense pas que ceux-là réussissent à y faire leur chemin. Dans ce milieu, je croise surtout des créateurs qui s’adressent à ce public en le considérant comme des personnes sensibles et intelligentes. Ils souhaitent les accompagner, par l’art, dans les étapes de leur développement en leur proposant des spectacles de qualité. Du côté de ces artistes, je vois surtout beaucoup d’exigence, d’humilité, de générosité, de travail et de recherche…

En quoi est-il spécifique ?

Il y a des éléments à prendre en compte pour s’adresser à ce public si petit, bien sûr. D’abord dans l’écriture même du spectacle, dans sa conception. Le rythme et l’alternance des séquences sont essentiels de même que la durée de la proposition qui n’excède jamais 20 à 25 minutes, du fait de la faible capacité de concentration et d’attention du tout petit mais aussi de sa capacité émotionnelle. Du point de vue de l’accueil du public dans l’espace de la représentation, certains aspects sont évidemment importants. Ces espaces sont en général conçus par les artistes comme des petits cocons sécurisants et enveloppants qui mettent les bébés, les enfants et les adultes qui les accompagnent en confiance pour vivre ensemble les moments qui vont suivre. Il faut se dire que c’est avant tout du théâtre. Du théâtre, point. Les pionniers du jeune public en France – Chancerel, Vilar, Vitez, Catherine Dasté… – ont depuis le début défendu un théâtre d’art, un théâtre exigeant. Stanislavski disait : « Le théâtre pour enfants, c’est le théâtre pour adultes. En mieux. » Les pièces que nous proposons sont simplement accessibles aux plus petits mais ne leur sont pas exclusivement réservées. Quand nous accueillons ces spectacles, nous nous adressons bien sûr aussi aux adultes qui les accompagnent. Certaines choses ne sont pas accessibles aux enfants mais le sont à leurs parents ou à leurs accompagnateurs, et inversement. Ce théâtre est un théâtre où l’on partage des émotions très fortes, souvent des premières émotions qui passent par tous les sens. Les enfants sont des éponges et n’ont aucun a priori. C’est un théâtre d’où l’on sort différent, changé, grandi. L’idéal, c’est quand ça se passe en famille : quel bonheur de partager la découverte d’un spectacle avec ses enfants ou ses petits-enfants, c’est comme une première fois toujours renouvelée !
Les ressorts sur lesquels s’appuie cette pratique tournent souvent autour de la manipulation d’objet, la peinture, la musique… Quelles évolutions seraient nécessaires selon toi ?
Oui, ce sont des propositions qui mêlent souvent des langages scéniques très différents : le corps, la musique, la danse, les objets, les arts plastiques… pour proposer un univers sensoriel et émotionnel qui résonne avec la perception sensorielle des bébés. C’est source d’une grande liberté pour les artistes. Ils s’adressent à eux de manière quasi organique, et aux adultes de manière souvent symbolique dans une même proposition artistique, avec des niveaux de lecture différents, c’est ça qui est passionnant ! Ils utilisent tous ces matériaux sensoriels comme des matières à sculpter. On appelle ça des langages ou des écritures scéniques. Cela s’adresse aux émotions profondes et premières. Par exemple, dans Enchantés d’Eve Ledig (Le Fil rouge Théâtre) que nous avons accueilli récemment, deux personnages jouent ensemble. Ils se découvrent l’un l’autre à travers différents jeux, ils chantent et dansent. Ce sont deux hommes, géants, parmi les tout-petits. A un moment donné du spectacle, ils plongent leurs mains dans la peinture, se peignent le corps, puis ils repeignent le sol et l’espace de jeu. Ce sont vraiment des émotions archaïques qui sont recherchées ici. Concernant leur évolution, je pense qu’elles sont déjà à l’œuvre du côté des artistes qui sont en recherche permanente de ce côté. Ils mettent en jeu de nouveaux processus d’écriture, de nouveaux modes de création – au sein même des lieux d’accueil de la petite enfance par exemple – ils multiplient les collaborations avec des artistes impliqués dans différentes expressions, Ils ont devant eux le champ de tous les possibles !

Y’a-t-il une approche générationnelle différente en sachant que les enfants sont de plus en plus confrontés dans leur quotidien avec le monde connecté/virtuel ?

C’est une question difficile, je ne suis pas sociologue, et en tant qu’actrice culturelle, je n’ai pas le recul nécessaire pour constater cet éventuel écart générationnel. Il faudrait pour cela mener des études de publics à long terme. A toute petite échelle, je peux seulement mesurer auprès de la génération suivante, celle de mes enfants, qui sont les premiers à être nés avec internet et des tablettes au bout de leurs doigts. Ils ne m’ont pourtant pas l’air d’être déconnectés du vivant ou du réel… Ils sautent simplement très facilement et très rapidement de la réalité à la virtualité. Il me semble que notre génération a beaucoup plus souffert du flot télévisuel continu qu’eux ne souffriront d’un rapport au réel biaisé dû à l’irruption du virtuel dans nos quotidiens. Dans les salles de spectacle, à partir du moment où l’on propose un spectacle de qualité qui laisse la place à l’imaginaire, on a la plupart des enfants qui sont là ici et maintenant, dans le plaisir de la représentation et le partage avec les acteurs.

Quels sont les messages transmis auprès des tout-petits ?

Je n’aime pas beaucoup les « spectacles à message » de façon générale. Il me semble que ce n’est pas le rôle des artistes que de délivrer des messages ou une quelconque morale préétablie. Mais il est évident que quand on est un artiste et qu’on s’adresse à ce public, c’est que l’on considère qu’on a quelque chose à transmettre à ces êtres en devenir. De la même façon, quand on choisit des spectacles en tant que programmateur, l’idée de transmission est essentielle : on donne quelque chose à voir. Pourquoi programme-t-on des spectacles pour les enfants et les bébés ? Pour qu’ils soient les plus ouverts et les plus curieux possibles, qu’ils essaient de toujours s’ouvrir à l’inconnu. Je me moque de les envisager comme des « spectateurs de demain», je préfère les reconnaître en tant que personne d’aujourd’hui, les prendre au sérieux en tant qu’enfants et acteurs de la société au même titre que les adultes, respecter leurs émotions et leur parole. Je ne vais pas non plus spécialement vers des propositions qui abordent des thèmes d’actualité. Mes choix artistiques sont guidés par la curiosité, la mienne et celle des spectateurs, car on essaie toujours de les pousser à la curiosité, de leur ouvrir une porte vers l’étonnement, l’interrogation, l’ouverture d’esprit, le sensible … qu’ils aient 12 mois ou 87 ans. Parfois, c’est vrai, des thèmes d’actualité s’y glissent. Ce fut le cas par exemple avec La mer en pointillés de Serge Boulier du Bouffou Théâtre, il y a quelques années. Serge Boulier y raconte, dans une langue que personne ne parle vraiment, l’histoire de celui qui rêve de voir la mer et décide de traverser l’Europe à bicyclette pour aller à sa rencontre. Arrivé presque au but, il est renvoyé par les autorités en avion dans son pays natal, faute de papiers d’identité. On adresse ce spectacle à tous, dès 3 ans. Au-delà de l’esthétique du spectacle qui est magnifique, Serge Boulier y propose une réflexion sur la liberté, la liberté de circulation encadrée par des règles et des lois que ne connaît pas le rêve. Les réactions des tout petits de maternelle étaient saisissantes. Ils posaient des questions d’une infinie naïveté et pourtant essentielles à la compréhension du monde qui nous entoure aujourd’hui : « Pourquoi faut-il des papiers ? Pourquoi est-ce que lui ne peut pas aller voir la mer ? Pourquoi lui n’a pas le droit ? » Tout est dit. Un philosophe tel qu’Etienne Balibar ne pose pas la question autrement en s’interrogeant sur la notion de frontière ou de territoire.

Le très jeune public n’a pas les codes des adultes lorsqu’il est confronté à un spectacle. A quoi mesure-t-on le succès d’une prestation ?

C’est vrai que les enfants de cet âge ne connaissent pas les codes du théâtre, ni les codes de comportement en société, ils sont seulement en train de les découvrir, dans leur foyer, à la crèche, à l’école maternelle… Il y a une forme d’irrévérence dans la spontanéité de leurs réactions. Pendant le spectacle, les tout petits s’expriment émotionnellement de façon directe et souvent très sonore. Ils parlent, crient, se lèvent, bougent, pleurent ou demandent parfois à s’en aller… Tout leur corps est traversé par le spectacle, ils réagissent de façon vraiment organique. Souvent, ils ont la bouche ouverte durant la totalité du spectacle, hypnotisés et entièrement captés, avec presque toujours une petite main qui s’accroche à l’adulte à côté de lui, comme pour dire « J’y vais, mais j’ai peur. J’ai peur mais j’y vais… Reste avec moi. » Les moins petits qui possèdent déjà le langage s’expriment à haute voix, participent directement au spectacle sans distance, ils prennent la parole et racontent leur propre histoire. A nous de composer de façon bienveillante avec l’expression de leurs émotions ! Je ne suis plus une enfant, je ne peux pas imaginer comment les enfants vivent et ressentent le spectacle qu’on leur propose, à plus forte raison concernant les bébés. Je peux simplement formuler des hypothèses, et parfois les vérifier dans les réactions de quelques-uns, dans des sourires, des pleurs, des éclats de joie… Un de mes plus grands plaisirs dans ce métier, c’est d’être dans la salle, parmi les enfants et de les observer en train de regarder le spectacle. Très souvent, les petits vont embrasser spontanément les artistes en sortant. Pour moi, une représentation est réussie quand il y a ces moments de partage, des instants saisis entre les artistes et le public, entre les enfants et les adultes dans le public, des moments d’émotion pure dont on ressent qu’ils sont précieux au moment où on les vit, ensemble, ici et maintenant et qu’on sait que ce moment ne se reproduira jamais plus.

Quelles ont été tes plus belles émotions théâtrales dans le genre ?

White de Catherine Wheels (Angleterre). C’est un spectacle d’une apparente simplicité où les enfants sont embarqués dans un monde monochrome. On découvre avec les deux personnages que ce qui nous est étranger peut finalement nous colorer la vie. C’est plein d’humour et un éloge profond de la diversité. J’espère réussir à le faire venir à Amiens lors d’une prochaine saison !
Eaux Les Incomplètes (Canada/Québec). Une très belle proposition d’une jeune compagnie québécoise. Un poème visuel et sonore qui mélange les genres avec de la danse, de la contrebasse électroacoustique et une installation cinétique.
Très récemment, Le Vol des hirondelles de Céline Schnepf – Cie Un Château en Espagne (France) que nous avons accueilli en novembre dernier. Céline Schnepf y façonne un spectacle d’air, de papier, de rythmes et d’images. Une proposition poétique légère comme une plume, pleine d’émotions, comme une métaphore de l’envol et du grandir.

Que nous prépares-tu d’ici fin 2015 ?

En avril prochain (du 15 au 18) nous accueillerons la nouvelle création marionnettique de la Cie Ches Panses Vertes, Où je vais quand je ferme les yeux ?, qui s’adresse à tous dès 3 ans. Sur un texte de Jean Cagnard, Sylvie Baillon proposera une réflexion sur les thèmes « Habiter » et « Partir ». Qu’est-ce que ça signifie habiter quelque part, habiter une maison, habiter un pays ? Parce que c’est important dans une vie d’enfants pour se construire et ensuite quitter son nid. Et puis les saisons à venir, on retrouvera des spectacles pour les tout-petits à la Maison du Théâtre. Nous continuerons à tisser des liens avec les professionnels de la petite enfance pour donner encore plus de sens à cette action.

MAISON DU THÉÂTRE D’AMIENS – 8 rue des Majots, Amiens
03 22 71 62 90

Photographe : Gaël Clariana