Emma
de Sèze

L’apparition d’une artiste féminine dans le milieu amiénois des musiques électroniques est suffisamment rare pour que nous lui consacrions notre couverture. Il faut remonter loin, peut-être jusqu’à celle qui deviendra Miss Kittin, alors étudiante à l’ESAD d’Amiens, pour retrouver l’émergence d’un tel style, d’un tel univers racé et d’un réel talent de musicienne et dj. Derrière l’aristocratie du nom emprunté d’Emma de Sèze, se cache une jeune aventureuse, soucieuse de combiner en musique le plaisir de la danse et de l’écoute. Ses sets à l’image de ses compositions, à la fois expérimentales et accessibles, embarquent l’auditeur pour un voyage sonique et onirique au cœur de la techno minimale. Parcours, actualité, projets, Emma de Sèze lève le voile sur ce début de carrière rondement mené.

D’où vient ton intérêt pour les musiques électroniques?

A 16 ans je sortais avec mes amis dans les clubs belges écouter de la house comme du hardstyle. C’était assez fou j’avoue. J’y ai découvert, entre autres, Green Velvet, The Horrorist… En faisant des recherches plus poussées, je suis tombée sur des labels majeurs, notamment Minus. Ensuite j’ai commencé à acheter des vinyls et à sortir au Rex à Paris.

A ton avis, quel a été le principal apport des filles dans les musiques électroniques ?

L’expérimentation et la recherche de nouveaux territoires. Je pense que les filles hésitent moins à faire des choses différentes, comme par exemple les pionnières de la musique électronique, Daphné Oram et Delia Derbyshire.

Anja Schneider, Ellen Allien pour l’Allemagne, Water Lilly, Kate Wax pour la Suisse, Miss Kittin, Chloé, Jenifer Cardini, Louisah pour la France… de quelle mouvance te sens-tu la plus proche ?

De la scène française. Miss Kittin compte parmi mes premiers amours musicaux. J’ai le souvenir d’écoutes en boucle de son First Album avec The Hacker et du Live at Sonar. Aujourd’hui, je suis de près les sorties du label Correspondant de Jenifer Cardini et du label de Chloé. Mais je regarde toujours ce qui se passe plus à l’Est, par exemple le label Items & Things de Magda et ses sorties aussi inattendues qu’obscures comme Tomas More, Madato, Carreno is Lb…

Deux Eps « I can’t » et « Bambi » signés sur Tao-Dan et sur le label américain Race Car en 2009, un inédit à venir « Wild at heart » pour le label Bon Temps, la 1ère partie de Zombie Zombie et quelques dj sets remarqués, c’est une belle entrée en matière pour un début de carrière musicale. Quel regard portes-tu sur ces différentes étapes ?

Je me sens assez éloignée de ces deux Eps, c’étaient mes premières expérimentations. Pour moi, l’année 2009 s’est révélée stimulante, pleine de découvertes, riche en rencontres : Hernan Bass, Sutja Gutierrez, Idriss D … Ce fût aussi une période de voyages ; mes premières dates en Italie, Espagne, Allemagne, mais aussi à Paris. Je suis ravie des sorties qui se préparent pour 2015 avec les labels Race Car et Bon Temps. De nouveaux projets, de nouvelles rencontres, ça me va !

Quelle est ta marque de fabrique ? Quels sont les codes de ta musique ?

Je suis assez obsédée par la boucle, les sons cosmiques futuristes qui oscillent et les basses qui bourdonnent. J’aime quand la musique devient obsessionnelle, quand elle met en transe. Mes rythmes restent simples, je ne suis pas non plus une addict de la mélodie. Je préfère travailler le son en lui-même. Ma marque de fabrique : une boucle qui ondule, varie, oscille, mais ne s’éloigne jamais vraiment de sa base.

Alternant tempo minimal voir hypnagogique et zones de turbulences, ta musique prend parfois un caractère presque schizophrénique. Qu’en penses-tu ?

J’aime bien cette idée en fait, ce n’est clairement pas une musique du réel, c’est une musique singulière, étrange presque délirante. L’objectif est d’embarquer l’auditeur dans un univers fictif qui est le mien.

Depuis la rentrée, tu suis un cursus au conservatoire en classe d’électroacoustique. Pourquoi ce choix ?

Ça fait un moment que je m’intéresse aux pionniers de la musique électronique, et c’est ainsi que j’ai découvert Pierre Schaeffer et Pierre Henri. Puis j’ai eu l’occasion d’assister à une diffusion d’électroacoustique lors des journées nationales à Amiens. Ça m’a tout de suite intrigué, la spatialisation du son, les matières, la structure, j’avais envie d’en savoir plus. Le cours du conservatoire sous la direction d’André Dion me permet d’approfondir le phénomène sonore, l’enregistrement, et surtout d’aborder l’improvisation.

Tes études à l’ESAD d’Amiens ont-elles eu un impact sur ton univers sonore ? Quels sont les liens selon toi entre Art graphique et Musique ?

Dans ma façon d’aborder la création oui clairement. J’y ai appris à approfondir les choses, à conceptualiser. Mais j’ai un rapport plus intuitif avec la musique qu’avec le graphisme. La musique en soi est immatérielle, les images permettent de lui donner un visage, d’accentuer un propos, de définir une identité. Je pense à l’esthétique punk, à l’esthétique psychédélique, dont les identités se sont forgées grâce au son mais aussi aux images. L’apport du graphisme sur la musique s’illustre aujourd’hui par la multiplication des installations visuelles lors de performances live. Je pense au travail du studio Trafik pour le musicien Mondkopf, entre autres. C’est un sujet passionnant et vaste !

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Février 2015, Sortie du titre « Wild at Heart », compilation Bon Temps 2015.

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Auteur : Pascal Sanson
Photographe : Ludovic Leleu