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Essaie pas
La part d’ombre

Empruntant son nom à l’épitaphe de Charles Bukowski, le duo francophone Essaie pas navigue dans l’underground de Montréal depuis plusieurs années. Il est aujourd’hui la nouvelle sensation du label américain DFA. Couple à la scène comme à la ville, la québécoise Marie Davidson et le français Pierre Guerineau viennent de signer un premier album intense et frénétique, aux boucles « électro vintage » et aux textes imprégnés par la nuit. Un disque qui transpire d’influences synthpop, new wave et « italo-disco », et séduira les fans de Joy Division, Art of Noise ou Elli & Jacno.

Dans quel univers a mûri votre musique ?
Comme la communauté musicale de Montréal se retrouve dans les mêmes quartiers, tu connais rapidement tout le monde. Il y a une émulation. Avec Marie, nous faisons partie de cette scène DIY. Nous étions dans un espace de travail, La Brique, avec des musiciens comme Dirty Beaches, Bataille Solaire et les groupes du label Arbutus Records. Même Grimes a répété là-bas. Quand je suis arrivé à Montréal, il y a dix ans, c’était l’âge d’or de ces anciens espaces industriels récupérés par des artistes pour en faire des lieux de vie et de création, avec des studios d’enregistrement, des salles de concerts autogérées.

C’est là que vous vous êtes rencontrés.
Il y avait un brassage de musiciens, des instruments partout, et nous, on était pris là-dedans. Nous avons beaucoup joué, avec tout le monde. On improvisait. Marie et moi, nous nous sommes trouvés une complicité musicale, avec des influences communes et un feeling à faire de la musique ensemble. Alors on a décidé de monter Essaie Pas. Au début, je faisais de la batterie et elle jouait du violon dans de longues jams plus ou moins réussies. Puis, je me suis mis à la guitare et nous jouions une sorte de « blues-rock-noisy ».

Quelles sont justement vos influences ?
Elles sont larges. Cela passe par les années 70 avec le « krautrock » et des groupes comme Can, Faust, Cluster et Kraftwerk. Mais aussi un compositeur comme Francis Lai. Nous avons beaucoup écouté aussi de la musique eighties. En particulier Joy Division et New Order. Ou Elli et Jacno. Quand je les ai découverts, j’ai vraiment accroché et je les ai beaucoup écoutés. Nous avons aussi été marqués par Yellow Magic Orchestra et Hosono, ou encore Art of Noise.

Le son d’Essaie Pas a évolué vers une formule plus électronique…
Le switch dans la musique électronique s’est fait progressivement. On voulait une section rythmique et Marie avait une vieille drum machine Roland qu’on a branchée. Et elle a commencé aussi à jouer des synthés. À partir de là, je me suis intéressé aussi aux machines et à la musique électronique. Et j’ai finalement laissé tomber la guitare.

Comment vous êtes-vous retrouvés sur DFA ?
Le label cherchait une première partie pour le concert de Factory Floor à Montréal. Il est tombé sur nous en surfant sur Internet. Nous sommes ensuite restés en contact avec Kris Petersen et Jonathan Galkin, les label managers. Ils étaient très intéressés par notre musique. Et six mois plus tard, nous leur avons envoyé quelque chose qui ressemblait déjà à l’album. Nous l’avons retravaillé ensemble.
Ils voulaient notamment qu’on rajoute un vieux titre, Carcajou. Alors nous avons fait une nouvelle version. Ce morceau, c’était notre toute première jam et c’est devenu notre thème, notre emblème.

Est-ce que le chant en français peut être un frein pour les États-Unis ?
J’étais surpris que DFA s’intéresse à un groupe qui chante en français. Mais je pense qu’ils s’en foutent un peu. Cela a même un côté exotique, « sexy » pour eux. Je ne sais pas si cela peut être un frein pour nous, mais il vaut mieux chanter en français que dans un mauvais anglais. Des fois, les paroles de certains groupes anglophones ne sont pas terribles… Nous, on prend le temps de soigner nos textes. Mais Essaie Pas est avant tout un projet musical. Et finalement les gens comprennent de quoi on parle même s’ils ne maîtrisent pas le français.

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Vos textes sont basés autour de thématiques — la nuit, l’amour, la solitude, la fièvre, les fantasmes, l’obsession — et laissent une grande part à l’imagination.
C’est ce que nous préférons dans les textes, qu’ils laissent de la place à l’auditeur. Pour qu’il puisse y projeter ses propres fantasmes, ses propes rêves. Qu’il puisse y plaquer sa propre histoire. Quand les textes sont trop évidents ou trop opaques, on perd cette possibilité.

Pouvez-vous raconter les péripéties de l’enregistrement de cet album ?
Il y a deux ans, avant de partir pour notre première tournée, La Brique a fermé. Et en même temps, ma propriétaire m’a foutu à la porte parce que nous vivions la nuit et cela gênait une voisine un peu folle. En revenant de tournée, nous n’avions donc plus de local pour répéter et plus d’appart. On dormait à droite à gauche, et dans ce moment d’instabilité, les seuls repères étaient notre relation et notre projet musical. Cela nous a soudés autour du disque.

Est-ce pour cela que votre album apparaît assez sombre ?
L’album a été composé dans ces moments de désorientation, entre les tournées, la perte de notre appart et de notre studio. Nous naviguions dans ce monde de la nuit, sans trop de repères, entre les villes, les clubs, les salles de concerts. Les textes sont imprégnés de ces moments de crise. Et nous ne pouvions utiliser notre nouveau local de répétition et d’enregistrement qu’à partir du soir car il est dans les bureaux d’un festival avec des personnes qui travaillent en journée. L’album a donc été enregistré dans cet espace industriel, quasiment entièrement la nuit.

En arrivant sur DFA, vous quittez le circuit underground pour une plus grande exposition. Est-ce que cela vous fait peur, vous excite ?
Cela nous excite beaucoup ! Nous sommes en train de découvrir une certaine industrie musicale, avec ses points positifs et ses points négatifs. Et il faut se méfier des gens qui s’intéressent plus à l’argent qu’à la musique. Nous ne voulons pas être le produit du moment. Cette exposition nouvelle de notre musique est une très bonne chose. En étant sur DFA, nous avons l’opportunité de toucher plein de nouvelles personnes, en particulier aux États-Unis.

DEMAIN EST UNE AUTRE NUIT LP,
Essaie pas, DFA Records

Site internet
www.facebook.com/essaiepas
www.dfarecords.com

Auteur : Olivier Pernot
Photographe : John Londono