Fabrizio Rat

Techno au Piano

La sortie de son album The Pianist (Blackstrobe Records) vient couronner des mois d’effervescence dans la presse musicale et chez les programmateurs de clubs et festivals. Il faut dire que depuis son Ep La machina (Optimo Trax), le pianiste italien Fabrizio Rat réussit avec brio à promouvoir son concept et ses expérimentations basés sur la confrontation du classique et de la musique techno. En associant les sons des mythiques boîtes à rythme de la techno à un piano classique « préparé » pour l’exercice, Fabrizio Rat produit une techno aux sons singuliers et familiers, radicale et riche d’aspérités, dont l’écoute prolongée happe inévitablement l’auditeur dans un tourbillon hypnotique. Main droite sur le piano et main gauche sur les boîtes, les performances live de cet homme machine détonnent par leur caractère ritualisé et la ferveur du public en communion. Rencontre.


Depuis quand pratiques-tu le piano ?
Depuis toujours, j’ai commencé dès quatre ans, tout seul avec des claviers qui étaient à la maison. À l’oreille, tout simplement.

Durant tes années de formation classique, quels étaient tes compositeurs de référence ?
Stravinsky, Ravel, Ligeti, George Benjamin…

Tu as étudié la composition avec Gilberto Bosco, Georges Benjamin, Frédéric Durieux, Riccardo Del Fra… Que gardes-tu de cette époque ?
C’était une phase sûrement nécessaire pour créer mon identité musicale. Cependant, j’ai essayé et j’essaye toujours de tout oublier, afin de retrouver une façon naïve et instinctive de produire la musique. Comme un jeu.

Comment la dance music est-elle venue s’imbriquer dans ton cursus aux orientations plutôt classiques ?
À seize ans, je travaillais dans des studios de Dance music et en même temps j’étais au conservatoire de musique. C’était mon grand ami, un super musicien et vidéaste Alessandro Arianti qui m’a introduit à tout cela.

Le dj et compositeur Jeff Mills est mentionné comme un repère dans quelques-unes de tes interviews. Peux-tu m’en dire plus ?
J’adore son univers, sa musique est très puissante, elle arrive à hypnotiser l’auditeur et l’amène invariablement vers des territoires jusqu’ici inconnus.

Les noms de Donato Dozzy et Ø [Phase] reviennent aussi régulièrement…
Oui, un peu pour les mêmes raisons que pour Jeff Mills, mais avec leur propre palette sonore. On peut y ajouter Mike Parker.

Établis-tu des connexions entre ton expérience au sein des groupes Cabaret Contemporain, Magnetic Ensemble et ton projet solo ?
Mon solo est le développement logique du chemin commencé avec Cabaret Contemporain et Magnetic Ensemble. Dans mon solo, je pousse le même concept (de l’homme qui se met à jouer comme une machine, des instruments acoustiques utilisés pour produire des sons électroniques) plus loin et dans une direction plus extrême, plus hypnotique aussi et clairement techno.

Ton envie de confronter le classique du piano à l’hypnotisme de la musique techno, à quand remonte-t-elle ?
À mon adolescence, j’ai récemment retrouvé une lettre écrite à seize ans dans laquelle je raconte à ma petite amie vouloir mélanger instruments acoustiques et dance music.

 

L’une des spécificités de ton projet est que tu perpétues les préceptes de Stefano Scodanibbio et les expérimentations, entre autres, de John Cage par l’utilisation d’un « piano préparé ». Comment t’es-tu approprié cette technique ?
Comme un jeu, de façon empirique, j’ai essayé avec différents matériels, pour aller dans la direction sonore que je cherchais. Cage n’a jamais été une référence pour moi dans la façon de préparer l’instrument. Au contraire, c’est le contrebassiste Scodanibbio qui m’a inspiré la plupart des sons que je produis avec mon piano.

En 2016, paraît chez Optimo Trax, ton premier EP La Machina. Quel est, aujourd’hui, ton regard sur ce premier opus ?
C’était la première étape de ce projet. Ma façon de produire la musique a énormément évolué depuis, dans une direction plus analogique, instinctive et plus radicale.

Simultanément à la sortie de ton second EP Techno piano (Involve records), tu assures une série de dates dans plusieurs clubs. Comment as-tu élaboré ce live ? À quoi voulais-tu qu’il ressemble ?
Il fallait que ce soit un live clairement techno, hypnotique, improvisé, sur lequel les gens puissent danser. Je cherche à atteindre un mélange entre la chance et le contrôle, de façon à ce que chaque live puisse être différent. Que je puisse aussi me surprendre et sortir de mes habitudes et de mes réflexes.

Ton Premier album, The pianist (Blackstrobe Records), a été en partie produit par Arnaud Rebotini. Quels furent ses conseils en production ?
Son apport a été très important. Il a poussé le projet dans une direction encore plus radicale. Il m’a aidé à épurer les rythmiques et mettre en avant le piano, à réduire le nombre d’éléments, mais aussi à mettre vraiment à plat chaque son, pour lui donner du relief.

Dans quel état d’esprit étais-tu lors de la conception de cet album ? Quels étaient tes objectifs concernant la tonalité, les sonorités, l’univers ?
Je venais de m’acheter une TR 909. J’avais eu l’idée d’enregistrer un disque avec seulement une TR 909 et piano et d’appeler chaque morceau du nom d’un grand pianiste de musique classique. Je voulais explorer une palette sonore très limitée en profondeur.

Par la force de la répétition et la martialité des kicks, ne cherches-tu pas à déclencher un état physique quasi hypnotique, hypnagogique chez l’auditeur ?
Complètement, et chez moi aussi pendant tout le processus.

En marge du temps consacré à ta tournée estivale, sur quels projets travailles-tu ?
J’essaie de renouveler le live en cours. Je produis de nouveaux morceaux parallèlement et travaille sur un live avec vidéo (où ma main projetée partout !).

The Pianist Lp,
Blackstrobe Records

site internet
www.fabriziorat.com

Photographe : Philippe Levy
Interview : Pascal Sanson