Gwendoline Perrigueux

ci-dessus: Stretchable: Jem
2019, Acier thermolaqué et cordons de néoprène, 85 x 160 x 54cm
© Crédit photo William Gaye, Courtesy de le Galerie Eric Mouchet

L’empire des sens

Par une singulière alchimie, les ambiguës sculptures et installations post party de Gwendoline Perrigueux nous guident vers des territoires fantasmagoriques où s’entrechoquent joie et trouble, plaisirs des sens et tabous. Assemblages d’objets du quotidien, de matériaux et fluides propices aux expériences tactiles et sonores, les œuvres de la plasticienne suscitent l’envie de toucher, de s’immerger, de céder à l’illusion des paillettes… Mais derrière les couleurs pop, la pacotille et la légèreté des apparences émergent aussi l’expérience de l’introspection, de l’interdit où se jouent d’autres récits fussent-ils heureux ou grinçants. La force des travaux de Gwendoline Perrigueux est de jouer de ce « en même temps » entre le lâcher-prise et un certain trouble, entre la réalité et le fantasme… Des œuvres qui éveillent en nous la volonté de les expérimenter et la nécessité de s’y perdre.

 

Te souviens-tu de ce moment où il est devenu évident que tu embrasserais une carrière artistique ?
C’est un ensemble de projets et de rencontres qui font qu’une vie
d’artiste est possible. J’avais très envie d’honorer les invitations qui m’ont été faites par des professionnels du monde de l’art qui soutiennent mon travail. C’est pour moi une famille qui grandie et se solidifie chaque jour un peu plus. Je me souviens de ma rencontre avec Célia NKala, artiste et fondatrice de la galerie Perception Park qui m’a invité à participer à ma première exposition collective après l’obtention de mon diplôme des Beaux arts de Paris. Depuis ce jour nous continuons d’avancer ensemble. C’est lors de cette exposition aussi que la Galerie Eric Mouchet qui me représente aujourd’hui a commencé à suivre mon travail. Ma rencontre avec Aurélie Faure, Léo Marin et Ivan Dapić, les fondateurs explosifs du projet d’Edition et d’exposition Born And Die m’a ensuite mise en lumière lors d’un projet artistique festif qui m’a révélé aux yeux d’Elodie Bernard, commissaire d’exposition qui me soutient aujourd’hui. Il n’y a pas eu un moment d’évidence mais plutôt une série de rebondissements qui j’espère ne se terminera jamais.

Quel est ton parcours d’études ?
J’ai commencé par un Bac en Arts Appliqués, continué par un BTS en Graphisme, Edition, Publicité pour ensuite terminer par le DNSEP des Beaux Arts de Paris avec un séjour d’études à la Central Saint Martins.

Quel était ton objectif au sortir de tes études ? A cette période, à quels travaux d’artistes étais-tu le plus attentive, sensible ?
Devenir une femme épanouie et indépendante. J’adorais mélanger mes inspirations, cela allait de la mode, en passant par le design d’objet à l’art contemporain, le tout en musique ! J’étais très curieuse de découvrir de nouveaux matériaux que j’allais pouvoir expérimenter en volumes. J’étais sensible aux œuvres sensuelles et denses en couleurs. Les artistes comme Madonna, Pierre et Gilles, Grayson Perry et Mika Rottenberg entre autres m’ont beaucoup remuée.

A quel moment, t’es-tu clairement orientée vers la sculpture et l’installation ?
J’ai toujours été fascinée par les objets. Déjà en graphisme je pensais plus à l’objet qu’a l’impression. J’avais besoin de penser un objet qui allait être touché et vu sous toutes ses coutures. J’ai concrètement commencé à expérimenter la sculpture et l’installation aux Beaux Arts de Paris dans l’atelier d’Anne Rochette.

De ton passage dans l’atelier de la sculptrice Anne Rochette, que gardes-tu comme enseignements ?
Avec Anne, on apprend à regarder un objet, à tourner autour, à se poser des questions, à poser des questions aux autres et se faire questionner sur son propre travail. Cet apprentissage du regard, que l’on porte sur son travail ou celui des autres, nous fait beaucoup grandir. Anne est très sensible à chaque personnalité de l’atelier et nous encourage chacun à chercher et expérimenter dans nos propres univers. Elle a réuni de futurs artistes qui travaillent ensemble dans un même espace ouvert. J’ai ainsi fondé l’atelier CHEZKIT à Pantin avec Cyril Zarcone et Coline Cuni, deux anciens étudiants de l’atelier d’Anne Rochette. Le projet reprend le fonctionnement de celui d’Anne avec un grand espace de travail décloisonné, où chaque résident installe son espace de travail selon ses besoins et la configuration du moment. Nous sommes treize résidents permanents à faire vivre le projet. CHEZKIT propose plusieurs évènements publics chaque année.

Ta récente exposition Velvet Lashes à la Galerie Eric Mouchet a aussi confirmé ton attrait et aisance pour la performance…
Quel plaisir ! Avec la complicité de Julien Deransy et Lorenz Jack-Chaillat, j’ai eu la joie de recevoir mes convives de Velvet Lashes autour de jelly Fizz. J’invitais à gober de petites sculptures en gelée de Champagne, poivre et paillettes comestibles à même la peau de mes danseurs par de petits orifices présents dans leurs combinaisons de néoprène. Ce moment de partage collectif, intime, exclusif et éphémère nous invite à vivre une expérience qui résonne avec nos sens et les interdits. Je vais poursuivre ces recherches et ainsi faire monter le plaisir et le partager au plus grand nombre !

 

Disco ball 2 (détail)
2015, Ciment, paillettes et cotillons. Dimensions variables.

 

 

Tu travailles et assembles principalement des matières et des matériaux du quotidien au fort potentiel tactile (la moquette, la résine, le béton, le papier, les paillettes). Le toucher, la communion avec l’objet, son appropriation sont des éléments clés pour s’immiscer dans ton univers…
J’aime faire vibrer les matériaux par leurs rencontres. J’invite à consommer un plaisir personnel qui est celui du non-dit, un jardin secret qui vient trouver dans l’espace d’exposition un lieu où il peut s’épanouir. J ‘instaure par leurs biais « un petit jeu avec chacun », une relation qui passe par un flux, celui d’une sensualité partagée et que l’on peut ressentir nous envahir
progressivement.

Peut-on parler d’esthétique Camp, de Pop et de charnel dans tes choix de couleurs
et de formes à la fois acidulées, sensuelles et suggestives ?
Oui. J’aime que les choses ne soient pas figées, se mélangent et évoluent avec leur temps. L’humour, la sensualité et l’élégance sont pour moi très importants.

Les créations The Usual, Temps d’arrets, Duos se réfèrent au monde de la sensualité, de l’érotisme décomplexé. De ces installations, tu fais émerger une tension, une attraction et surfes sur nos tabous… L’objectif est-il de nous faire vivre l’expérience du trouble, du lâcher prise ?
J’ai toujours cette envie de brouiller les pistes, et même de semer le trouble. J’aime créer des objets ambigus dont la réception pour le visiteur dépend de ce qu’il va s’autoriser ou non à penser et à partager avec les autres. Ils sont là pour ouvrir un imaginaire, parfois très érotisé, qu’on ne s’attendait pas à développer en visitant une exposition.

Ne trouves-tu pas que ton univers, à bien des égards, est en relation avec certains codes du monde de la nuit ?
Oui ! Un monde fluide, décomplexé et bienveillant qui s’étends jusqu’au petit jour.

Au gré de tes recherches, de tes œuvres et de l’évolution de ton travail, qu’as-tu appris de toi ces dernières années ?
Ahah ! J’ai appris à assumer la sensualité qui m’anime. J’ai surtout réalisé que j’étais entourée de personnes magiques sans qui je ne pourrais pas évoluer. D’ailleurs j’en profite pour les embrasser, AMOUROFLOVE.

Sur quels projets planches-tu en ce moment ? Quelles expositions prépares-tu ?
Je prépare un projet d’envergure pour l’exposition « Devenir- Il est plus beau d’éclairer que de briller seulement » pour la Sacristie du Collège des Bernardins. C’est une exposition en trio avec Cyril Zarcone et Anne Rochette sous le commissariat de Sophie Monjarret du 8 octobre au 15 décembre 2019 à Paris. Je vais poursuivre mes expérimentations de dessins en volumes composés de tôles de métal, minces comme des feuilles de papiers que de légères pressions seraient venues courber. Ces formes de références organiques et minérales, liées entre elles seront en tensions avec le lieu d’exposition. Toutes ces rencontres révèleront ainsi une sensuelle constellation.

 

site internet
www.gwendolineperrigueux.com

Interview:Pascal Sanson
Photographe: Hayato Takahashi