HAGARD
Life After Life

Ci-dessus :
Sans Titre,
photographie numérique, 2015 © Hagar

« Oui ! Telle vous serez, ô la reine des grâces, Après les derniers sacrements, Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses, Moisir parmi les ossements », la force poétique d’Une Charogne du poète Charles Baudelaire, dont l’esthétique est basée sur la combinaison du beau et du laid, trouve un singulier écho dans l’œuvre photographique du confidentiel duo Hagard. D’une thématique crue et pouvant être perçue comme répulsive de prime abord, soit le travail de la nature sur la dépouille d’animaux, leurs photographies réussissent à extraire de la laideur la beauté, à sublimer cette dernière séquence de la vie. Entre référence à la peinture classique ou tentation vers l’abstraction, les travaux d’Hagard dépassent le simple champ de la photographie, pour en épouser d’autres. Dont celui plus philosophique de l’homme face à la mort.

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À quoi se réfère le nom Hagard ?
À l’œil acéré du rapace indocile (en fauconnerie l’adjectif « hagard » qualifie un oiseau de proie qui a été pris, après plus d’une mue, hors du nid et qu’on a de la peine à apprivoiser) autant qu’au sens usuel du mot.

Vos oeuvres combinent la photographie d’Art et une approche presque documentaire. Quelle est selon vous la juste définition ?
De la peinture. C’est paradoxalement cela que nous avons l’impression de faire : des images peintes dans la tradition de la peinture classique. Même si nous avons pratiqué la peinture de nombreuses années, aujourd’hui Hagard utilise essentiellement la photographie et l’impression jet d’encre… mais nous considérons ce projet comme une activité de peinture.

Depuis quand explorez-vous cette thématique ? Quelle fut votre première photographie ?
La soirée était belle, la mer étrangement calme en l’absence du moindre souffle de vent, les kayaks glissaient en suspension sur la surface limpide. Entre deux eaux, un cormoran, le corps affleurant par instants. Un long moment nous avons regardé cette vision translucide. Avant de repartir nous avons fait quelques images, c’était le début de la photographie numérique, l’appareil permettait quatre millions de pixels, une performance à l’époque. Et surtout, il travaillait bien en faible luminosité, les images étaient saisissantes. Ce n’est qu’a posteriori que nous avons compris que ces photographies étaient les premières d’une série aujourd’hui en cours…

Vos clichés nous confrontent à la réalité de la mort, sans artifice, à la fois répulsive et captivante. De quelle manière souhaiteriez-vous que votre projet soit perçu ?
De manière libre. Nous avons souvent constaté que le projet peut interpeller des personnes très diverses, y compris des enfants ou des personnes avec des bagages culturels très différents… chacun pose son regard. L’animal et la mort, deux thèmes largement partagés, avec lesquels nous entretenons une relation complexe, souvent très intime et singulière, depuis l’enfance. En tant qu’auteurs, nous ne proposons aucune lecture autre que de prendre le temps de regarder.

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Entre le repérage, le suivi et la prise, comment s’organise le travail préparatoire d’un cliché ?
Nous sommes attentifs, en attente et en attention permanentes. Les rencontres avec les dépouilles d’animaux se font d’elles-mêmes lors de nos déplacements en milieu naturel. Il y a aussi des gens qui connaissent le travail, ou en ont entendu parler, et nous signalent ou nous apportent des corps. À partir de là, le processus de création s’enclenche : la dépouille de chaque être — ces images sont pour nous des portraits — induit « naturellement » sa propre logique d’élaboration.

Quelles règles suivez-vous pour capter cette esthétique épurée à la fois crue et
raffinée, cette nature au travail ?
La seule règle consciemment suivie est celle de l’expérimentation libre et intuitive : une image pertinente et la suivante impertinente, un visuel signifiant et un autre insignifiant, une pose onirique et une autre ironique… Quant aux autres règles, nous ne cherchons pas à les décrypter, mais ce que vous énoncez doit s’en approcher : dans les mots de votre question (esthétique épurée, crue, raffinée, nature au travail) nous reconnaissons parfaitement la logique du regard, ce que nous essayons d’atteindre.

Étrangement, la charogne ne semble pas forcément être au centre de la photo. Le décor n’est-il pas l’élément principal ?
Il y a une pensée d’ensemble : porter un regard sur un monde supposé sans valeur, qui se désagrège et tend à disparaître. Pour ce faire, nous avons recours à la mise en scène, mais intentionnellement tous les éléments de la scène doivent être eux aussi (supposés) sans valeur, déchets de la société humaine ou éléments de nature. La notion de « Do It Yourself » issue de la culture punk est un fil conducteur : une logique de récupération et d’improvisation. Corps et décors font partie d’un même ensemble. Et puis à y bien regarder après la mort — en milieu naturel — les corps ne disparaissent pas : ils se fondent dans la nature.

Au-delà du sujet immédiat, votre travail ne tend-il pas vers une forme d’abstraction ?
La précision de votre question nous surprend : effectivement, nous avons le sentiment de tendre vers l’abstraction, une tension permanente qui oriente la création, participe à la composition des images, dicte les choix. Le travail d’Hagard est absolument concret – quoi de plus concret qu’un sujet-corps, que des matériaux décor – une réalité matérielle et palpable faite de textures, de matières, de poids, d’odeurs… Mais il est tout autant abstrait : idées, concepts, sentiments, géométrie, culture…

Envisagez-vous de passer à l’édition pour
diffuser vos photographies ?
Pourquoi pas ? La forme actuelle des images consiste en des tirages de haute qualité, souvent grands formats. Il y a aussi des vidéos et des dessins, mais qui ne seront diffusés que dans quelques mois, voire un ou deux ans : le temps d’arriver à une forme satisfaisante.

site internet
www.hagard.fr

Interview : Pascal Sanson