Jean Detrémont, le
verbe, le trait, la note

Entre ciel et terre, affranchi de toutes contraintes, Jean Detremont oscille entre gravité et légèreté avec pour seul bagage la noblesse de son art. Cette noblesse des belles personnes, des grands artistes, de ceux qui d’un trait, d’un mot, d’une note égayent et donnent du sens à nos vies. Saxophoniste freejazz exigeant et doux-dingue, poète érudit et dessinateur, l’amiénois Jean Detremont est tout cela, un astre solaire et lunaire attractif, énergique, émotionnel, transcendé par son art à l’image des membres de sa tribu les Jac Berrocal, Joëlle Léandre, Rammellzee, Colman Hawkins, Monk… Un artiste avec sa « difficulté d’être », contemplateur, un peu à part mais résolument indispensable dans notre société qui ne prend pas de pause. Le temps d’un entretien, nous avons tenté de percer le mystère de sa poésie, de ses impulsives partitions, et les yeux mi-clos nous avons voyager vers l’Ailleurs.

De quelle manière l’Art s’est-il venu jusqu’à toi ?
Je sais plus… Ce fut dans tous les cas immédiat, tout de suite, au saut du « naïf ».

A quoi ressemblait ton enfance ?
C’était difficile, mon père avait libéré les camps de concentration. Alors il en était sorti un peu « dingue » parfois avec des crises de colère. J’ai toujours compris cette attitude. Je suis devenu un enfant silencieux alors que je parlais beaucoup.

Est-ce la raison pour laquelle tu t’es orienté vers l’Art ?
Oui. Il y a eu un instant merveilleux et à la fois effrayant où je me suis rendu compte que j’étais différent. Que je ne pourrai jamais être dans la routine, comme les autres à travailler mais entièrement dans l’Art. Cette pensée fut d’abord un gouffre puis elle est devenue extatique.

Vers quoi t’es-tu dirigé de prime abord, la poésie, la musique ou le dessin ?
J’ai eu la chance d’apprendre le solfège à cinq ans en même temps que j’apprenais à lire et à écrire. Ces deux langages ont fusionné en moi. Et j’avais un vieil instituteur humaniste, qui me dispensait des cours dans une vieille école. C’était très émouvant le tableau noir et les notes de musique en blanc. Les notes, je les vois. Les notes c’est déjà du dessin. Et écrire des poèmes ça toujours était naturel pour moi.

Le solfège c’est un peu aride pour un enfant ?
Ah non. C’était un grand plaisir. J’y allais deux fois par semaine. J’étais tout heureux. Tout heureux parce que la journée c’étaient les mots et le soir les notes, les signes, les chants, les rythmes. Vers dix ans, j’ai appris le saxophone, dans la fanfare du village avec de vieux saxophonistes. Autant j’ai aimé le solfège, autant je l’ai dissocié de la pratique de l’instrument. En gros, je n’arrivais pas à jouer en même temps que je lisais. Et je n’avais aucune envie de reproduire la musique que d’autres avaient déjà faite. J’étais donc un improvisateur forcé parce que j’avais la nécessité de jouer.

Quelles musiques écoutais-tu?
J’ai toujours tout aimé. J’étais un grand adepte du Hit parade (rires) jusqu’à quatorze, quinze ans. Mes chanteurs préférés, c’étaient Johnny Halliday et Barbara.

Pourquoi le choix du saxophone ?
C’est surtout la forme quand tu es petit. Et puis un saxophone alto ça une forme merveilleuse. Dans la fanfare, y’avait juste de la place pour une trompette, pas besoin de saxophoniste mais ils n’ont jamais réussi à me faire jouer de la trompette. Surement parce que j’avais réellement pas envie.

Comment as-tu parfait ton apprentissage de la musique ?
En autodidacte.

Joues-tu d’autres instruments que le saxophone ?
En dehors du Saxo soprano, je joue du piano et de la guitare.

Qu’aimerais-tu explorer comme nouvelle pratique ?
Oh rien… Ben tu sais quand j’étais gamin, je faisais de la musique électroaccoustique sans le savoir. Avec des cassettes, je considérai déjà les sons comme de la musique, un peu expérimentale. Après, j’ai découvert la musique electroaccoustique officielle avec le compositeur Etienne Saur.

Ta première expérience live en public, quelle fut-elle?
Je me vois encore défiler dans la fanfare d’Airaines avec mon grand saxophone, moi qui suis si petit, à sortir de temps en temps quelques notes. Mais tu parles du début de la gloire, non ? Parce que sinon, mon haut fait d’arme, celui que je retiens, c’est l’inauguration de la galerie du Wazoo à Amiens avec mes dessins, le jour de la mort de Mitterrand.

Quel est le moment le plus propice à la création ?
De midi à minuit.

Es-tu un oiseau de nuit ?
Ah oui, un oiseau de nuit redoutable. La nuit a plus d’une singularité mais là tu veux m’emmener vers le romanstisme…

Comment travailles-tu ?
En copiant ma tête. (Long silence). Je joue tous les jours chez moi, après je fais un dessin. Et le dessin devient un poème. Je ne sais pas si c’est très compréhensible ce que je dis. Tout est très naturel. J’aime travailler chez moi. Tu as beau faire mille disques, trois milles dessins, c’est toujours seul chez toi que l’instant demeure le plus beau.

Ton savoir est encyclopédique…
C’est clair, j’ai une tête bien faite (rires). On dit toujours « On est plus ignorant que savant ». Je suis un penseur, pas un philosophe car j’essaie de lâcher philosophiquement prise. J’ai lu des centaines de livres mais pas des milliers, des centaines c’est déjà bien. Mais je ne lis plus que des poèmes, des bouts de poèmes.

Il y a dans tes poèmes une similarité avec les Haikus ?
Il faut que ça fonce un poème, rapidité, rapidité. Mes premiers poèmes, c’était genre «  Ô belle campagne aux oiseaux, pleine de fleurs tu mets de la joie dans mon cœur ». Donc, je me suis vu forcé de faire quelques progrès, si tu veux… Je n’aime pas écrire des choses longues, j’aime les écrits courts, quelques lignes. Les poèmes surgissent comme une pensée, une émotion.

bon-temps_mag6-img (9) bon-temps_mag6-img (8)


Dessin à l’encre de chine issu du catalogue publié à l’occasion de l’exposition Jean Detrémont au Carré Noir du Safran Amiens, 2001

Tu as l’air d’être en symbiose artistique avec les improvisateurs que sont le trompettiste Jac Beroccal et la contrebassiste Jöelle Léandre ?
J’ai toujours aimé leur musique. Ce n’est pas réellement une découverte. On s’est toujours croisé dans des festivals, et puis un jour on s’est parlé. Jacques Berrocal et Joëlle Léandre me sont familiers. Je les aime quoi.

Tu restes très alerte sur la jeune génération d’artistes et de performeurs. Quel est pour toi l’enjeu ?
C’est vrai, j’adore Julia Williamson en arts plastiques, la danseuse Julia Berrocal et la douce et talentueuse Claire Gapenne. Claire, elle est mon amie. Après, y’a pas d’enjeu, je vais de l’avant, je ne sais pas ce que ça m’apporte. C’est mon chemin, je fais ce que j’ai à faire

A quoi es-tu sensible artistiquement en ce moment ?
Ce qui me touche en ce moment, c’est le poème que j’ai écrit hier soir et qui m’a rendu dingue. Parce que je parle de rythme et de battements chamaniques.

Comment gères-tu le décalage entre la dure réalité et ton imagination ?
C’est parfois une souffrance. C’est une question de temps. La vie est courte mais l’Art est long. On n’a pas le temps de tout faire. Ca déborde, ça fait mal des fois. Dans mon œuvre « Vertige et météo », j’ai écrit « Le Mythe décisif ne lâche pas ». Evidemment ça parle du mythe de Sisyphe qui remonte son rocher et qui redescend sans cesse. Moi, je crois qu’il faut imaginer Sisyphe heureux pour supporter le quotidien. Je crois que je suis devenu heureux vers quarante ans. Je sais, l’attente fut longue mais je ne suis pas un type très rapide. (Rires).

Eternel grand artiste confidentiel. Fuis-tu le succès ?
J’étais menacé d’avoir du succès un moment, ça me paraissait monotone. J’ai donc choisi de le laisser tomber.

Est-ce que la pratique ton art t’isole ?
Oui un peu.

A quoi ressemble ton public ?
J’aimerai bien le choisir mon public (Rires). Donc à un public choisi.

As-tu déjà pensé à quitter Amiens pour une ville où ton œuvre aurait eu plus de portée ?
Je me contente d’Amiens mais peut-être devrais-je voyager un peu plus… Mais pas trop. J’aimerais bien une fois par mois, partir dans une ville, New York par exemple, et y accrocher trente dessins et y faire une impro devant les gens du coin.

Comment définis-tu ton œuvre ?
Mon œuvre, elle est bien (rires). Mon œuvre est faite pour mieux voir, mieux lire, mieux entendre. Elle est émotionnelle.

Conserves-tu tes œuvres ?
J’ai une pile de dessins d’environ six cents mais il doit y en avoir a peu près trois cents d’exposables (rires). Sinon, dans une période un peu dingue, un peu déprimée, j’ai tout mis dans un sac poubelle et j’ai tout jeté. Je le regrette.

Quel regard portes-tu sur les années passées ?
J’ai eu la chance d’avoir pu faire ce que j’avais à faire. Et d’aimer de plus en plus le faire.

Qu’aimerais-tu que l’on garde de ton œuvre ?
Qu’il y ait toujours des gens qui l’aiment au moins pendant un bout de temps.

Auteur : Pascal Sanson
Photographe : Ludo Leleu