JEAN-FRANCOIS
DANQUIN

Disparu en début d’année, Jean-François Danquin, était un artiste polymorphe dont le vocabulaire artistique n’avait pas de frontière. Peintre, portraitiste, sculpteur, écrivain, celui qui ne s’envisageait que comme « un simple rouage de la machine » laisse derrière lui une œuvre foisonnante, déroutante, à la croisée du Nouvel art du portrait et de l’art outsider.

Photo ci-dessus : Jean-François Danquin et quelques pièces de sa collection d’Art africain.

Comment vivre plusieurs vies en une seule ? A cette interrogation, Jean-François Danquin, devait a priori, pouvoir apporter une réponse. Tant le parcours de ce natif d’Albert dans la Somme fut marqué par l’hyper productivité, par la réalisation d’une œuvre riche et polymorphe, par la quête d’un savoir encyclopédique. A la lecture de son vertigineux curriculum vitae, force est de constater la passion de l’homme pour la chose culturelle et son dévouement aux autres : administrateur de la Cie Le Carquois, directeur des affaires culturelle du Conseil régional de Picardie, chargé de mission culture auprès de la mairie de Beauvais, chargé de communication, des éditions et des activités culturelles du Musée de Picardie, directeur et directeur adjoint des études responsable international de l’Ecole supérieure d’art et de design d’Amiens. En marge de ces activités, pendant plus de quarante-cinq ans, rares sont les périodes durant lesquelles il ne peint pas, ne crée pas. Travaillant la nuit, aux heures perdues, avec une rapidité d’exécution saisissante, l’autodidacte produit une œuvre dense, singulière dont on ne peut mesurer encore aujourd’hui l’ampleur. De l’ensemble de ses travaux, dessins, gravures, tissage sur canevas, sculptures entre autres, la peinture occupe une place fondamentale. L’artiste n’étant pas adepte de l’exercice en plein air, ni des paysages, c’est clairement vers l’art du portrait qu’il s’oriente. Marqué par le peintre français Jean Dubuffet et sa série de Portraits « Plus beaux qu’ils ne croient » de 1947, J. F. Danquin explique aussi l’origine de son attachement au portrait, à la figure, par ces mots : « Quand j’étais jeune j’avais au mur de ma chambre une sorte de petit musée personnel avec des reproductions récupérées ici ou là. Il y avait un portrait de Soutine par Modigliani, une portrait de Paulhan par Dubuffet, un des « Ten most wanted men » de Warhol, la tête de vieillard de Fragonard du musée de Picardie et « Nevermore » de Gauguin. Rien que des figures. Et puis, il y avait aussi « L’origine du monde de Courbet ». Une vision et radiographie déjà éclectiques de l’Art, teintées d’ironie, qu’il développe au fil des années, se jouant du parti pris formel et des esthétiques, pratiquant allègrement la mise en abîme dans ses compositions. Avec cette conscience omniprésente que peindre c’est présenter, représenter, consigner.

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« Autoportrait », série « Vu à la télé », huile sur toile, 92cm x 73cm, 1997

Qu’il s’agisse de peindre « à la manière de », de citer l’Histoire, de répertorier anonymes et hommes d’influences, l’œuvre de J. F. Danquin puise dans la mémoire collective et tente de conjurer la mort. Tout en s’articulant autour de certaines spécificités. Première Composante sur de son travail, le recours à la série apparaît dès 1973 avec les « 365 dessins pour L.W », alternant autoportraits et scènes du quotidien couchés à l’encre de chine et au marker sur papier. Suivent, en 1975-76, les Lino gravures, relatives à son attrait pour l’imprimerie, comprenant les érotiques « Saunana ». Mais c’est à l’aube des années 90, avec « Les Marilyn picardes », clin d’œil au Pop art rural de Nizon, qu’il instaure la série comme indissociable de son art. Reprenant la technique et l’esthétique de Warhol et du Pop art, la sérigraphie peinte lui permet d’atteindre une production avoisinant plusieurs centaines d’œuvres. L’ultime série commencée en 2012, « Ces têtes qui nous reviennent », et aujourd’hui répertoriée sur un blog, ne compte pas moins de 700 portraits d’artistes, de gloires nationales et de célèbres anonymes, dont 14 autoportraits déclinés en couverture magazine. Bien que ses dernières toiles révèlent un style très personnel marqué par une composition et représentation des modèles épures dominée par les tonalités grises et une touche épaisse, le « gimmick pictural » de J. F. Danquin demeure le recours à la libre appropriation du vocabulaire plastique des grands noms de la peinture, à la citation, qu’elle émane de l’histoire des Arts, de l’histoire universelle ou locale. Entre 1977 et 1988, J. F Danquin livre une multitude d’autoportraits et de portraits de personnalités, d’hommes et de femmes du quotidien, croqués  à la manière de Jean Dubuffet, du cubisme, de l’Ecole de Paris, de Matisse, de Schiele, de Van Dongen, de Picabia, de Malevich, entre autres. Il multiple les clins d’œil à l’Histoire de l’Art, avec humour souvent, en réinterprétant les cover d’Art press, par la confection de plaques émaillées Beuys, Gasiorowski ou l’hommage désinvolte à la précarité des artistes avec la série « Pour les chômeurs intellectuels ». Avec « Vu à la télé » et « Ave Picardia Nutrix », entre 1997 et 1999, c’est l’histoire locale qu’il mentionne. Ces huiles sur toile narrent la petite histoire du quotidien, racontent les figures du coin et dévoilent un sincère attachement à la Picardie. Peut-être faut-il revoir ici l’image en filigrane de Dubuffet, mais l’ultime spécificité de son œuvre, se concrétise autour des connections établies vers l’Art brut. Un art singulier envers lequel il n’a jamais clairement revendiqué d’appartenance mais qu’il n’a cessé tout au long de son parcours d’adopter. Par l’exploration de multiples supports issus du quotidien, canevas, Isorel, timbres, magazines, carton et sans nul doute par la mise en forme d’un panthéon fantasmé et singulier peuplé d’hommes du commun et de stars à partir desquels il développe sa propre histoire. De l’Art brut, son œuvre a fait sienne la création hors norme, la profusion, la puissance et l’originalité. Un art qu’il collectionne, à la vue des pièces de son ami Laurent Jacky, de Ian Paris, de Boizo et l’art P.T.T exposées dans son atelier. Une collection parmi d’autres. En effet, l’artiste était aussi un collectionneur reconnu. En particulier pour sa collection d’Art africain, de marionnettes du théâtre Segodo, de statues Bateba, de fétiches, de cimiers de danse et de masques. Il collectionne en marge les vases allemands, les cartes Maximum, la peinture d’anonyme, les plaques émaillées, les effigies de Franck Zappa. De ses œuvres à ses collections, J.F Danquin n’aura jamais cesser de préserver, de fixer, de détourner les codes notre mémoire universelle et intime.

Répertoire de la série « Ces têtes qui nous reviennent », 2012 -2014
www.folkoutsiderartgallery.hautetfort.com

Auteur : Pascal Sanson
Photographe : Jean-Christophe Polien