Jessica Lajard, émotions tactiles

Sensuelle, pop et imprégnée par l’humour, l’œuvre de la plasticienne Jessica Lajard se joue des apparences et des codes établis. Ses sculptures et installations prennent corps à partir de jeux de langage, de la beauté de formes familières et des réminiscences d’une enfance passée dans les Antilles anglaises. Entretien avec cette artiste, coup de cœur de la rédaction, dont les œuvres légères et subtilement transgressives égayeront sans aucun doute votre quotidien.

As-tu grandi dans un environnement familial sensible à l’Art ?
Sensible oui, mais pas forcement informé. Mon grand-père avait fait des études d’art, il était l’élève d’Henri Moore avant que la guerre n’éclate, mais il n’a pas poursuivi de carrière. J’ai découvert l’art contemporain en arrivant à Paris à 18 ans. J’avais en tête de faire des études d’art et j’ai été soutenue dans cette envie.

Ton enfance passée aux Antilles anglaises a t-elle influencé ton vocabulaire artistique ?
Curieusement, je me suis rendu compte de cette influence après avoir fini mes études. J’ai décidé de la cultiver en quelque sorte. Dans des pièces comme Love Birds, Hangover ou les pièces aquatiques réalisées en résidence à Beauvais l’année dernière, j’utilise un vocabulaire à connotations tropicales : les couleurs éclatantes et vives, les images sous-marines, la plage, la végétation et les coquillages d’où émergent une certaine forme d’ érotisme, de sensualité. C’est un peu un cliché, et en même temps c’est assez proche de la réalité. A travers mes sculptures, j’aime créer des petites parodies de ce paradis perdu de mon enfance.

A quand remonte ton intérêt pour le modelage, la terre, la céramique et porcelaine ?
J’ai toujours été attirée par la terre, la faïence. Mon premier contact avec ce matériau remonte à mon enfance, avec une dame qui fabriquait des petits bibelots à vendre aux touristes. Puis vers l’âge de 16 ans, j’ai suivi le cursus artistique Barbadien, plutôt orienté Arts and Crafts. Une fois débarquée à Paris, j’ai laissé de côté cette matière, pas de façon réfléchie mais la découverte d’un nouveau monde m’a poussée vers d’autres médiums. J’ai retrouvé la terre une fois que j’ai été diplômée et elle a progressivement occupé une place plus importante dans mon travail. J’ai eu l’occasion d’aborder la porcelaine pendant le programme Kaolin aux Beaux-Arts de Limoges où j’ai réalisé les Eye Candies. La porcelaine n’a rien à voir avec la faïence, c’est une terre difficile à modeler, je ne l’utilise donc pas très souvent.

Si je ne me trompe, le mouvement Arts & Crafts occupe une place non négligeable dans ton travail artistique ?
En fait, ce n’est pas tant le mouvement de la fin du 19ème siècle auquel je me réfère quand je parle des Arts & Crafts, c’est plutôt l’interprétation qui en est faite dans le cursus scolaire aux Antilles. Cela désigne le fait de mélanger, voire confondre, l’art et les pratiques artisanales. Cela dit, je prends beaucoup de plaisir à faire, à être « dans le toucher ». Les sculptures s’inventent aussi dans un rapport aux matériaux et aux techniques artisanales. Disons que ça leur donne du poids, de la densité. Les techniques artisanales, dans toute leur diversité, me rendent de plus en plus curieuse : le patchwork, le verre soufflé, la fabrication de paniers et pourquoi pas les tresses africaines. Le plaisir que je prends à faire les choses ne m’empêche pas de collaborer quand je ne suis pas capable de maîtriser les techniques dont j’ai besoin. Pour She Shell, je suis allée à la rencontre du marbrier Christian Caudron qui a réalisé cette pièce à partir d’un modelage. C’était une belle rencontre et une manière de travailler plutôt jouissive, en assistant au passage presque magique de la terre à la pierre. Et puis dans la rencontre, il y a le côté humain de l’échange. Pour les pièces en tissus, je fais appel à ma belle-mère. Quand on travaille, on a l’air de deux femmes au foyer à la couture, ça m’amuse beaucoup…

Quels enseignements gardes-tu de ton passage aux Ateliers de Sèvres et à l’école des Beaux-arts de Paris ?
L’année passée aux Ateliers de Sèvres semble lointaine maintenant. C’était comme une grosse gifle qui a fait éclater ma petite bulle confortable pour me mettre en face de la question : qu’est ce que je veux faire de ma vie ? C’était intense, j’ai produit des choses qui me font rire quand je les revois aujourd’hui, mais ça m’a permis d’accéder aux Beaux Arts de Paris. J’ai ensuite fait mes cinq années d’études à l’ENSBA. Quel luxe d’avoir le temps de réfléchir, d’expérimenter, tout en ayant accès à des enseignements techniques et théoriques, au gré de ses envies. La contrepartie, c’est que c’est une institution où l’on doit se prendre en main et où l’on apprend à être autonome dans sa pratique. On discute, on échange sur le travail des uns et des autres et on apprend à faire le tri dans les critiques pour ne garder que celles qui font avancer. Mais c’est aussi à l’école que j’ai fait les rencontres essentielles, celles qui m’ont permis de me constituer un réseau artistique par la suite.

Quel fut l’impact de ta rencontre avec la sculptrice française Anne Rochette ?
Anne est enseignante à l’ENSBA, c’est là que j’ai fait sa connaissance. Peu de temps après avoir fini mes études à l’école, elle m’a proposée de l’assister sur certaines de ses réalisations, notamment sur de grandes pièces en terre qu’elle était en train de faire à EKWC, aux Pays-Bas. J’ai pris goût à la céramique grand format à ce moment-là je crois. En plus de partager une expérience de travail, j’ai appris beaucoup en échangeant avec elle et nous sommes devenues amies. Anne entretient un rapport très intime avec son travail, tout en sincérité, ce que je respecte beaucoup. Elle est très exigeante et je sais que je peux compter sur elle pour me dire ce qu’elle pense vraiment de mon travail, même si ce n’est pas toujours positif !

1/ Somewhere Where the Grass is Greener 
2015
glazed and unglazed ceramics, porcelaine, wool and wood / céramique émaillée et biscuit, porcelaine, laine et bois
variable dimensions / dimensions variables
crédit photo Flore Chenaux

Dès la série des Pets (Pet plants, Pet penis, Pet pussy), tu as eu recours à l’association d’éléments de langage et de formes familières, quotidiennes. Comment cette idée a germé jusqu’à devenir ta signature ?
C’est une méthode de travail qui permet de faire glisser les choses, de susciter des images inattendues. C’est presque une sorte de recette, un peu confortable qui me permet d’inventer des images parfois repoussantes. Les idées peuvent avoir des origines plus farfelues ou compliquées : les Pet Plants ont pour point de départ un documentaire de 1979, La Vie Secrète des Plantes, sur le caractère animal des plantes alors qu’au même moment, je m’intéressais à la représentation des poils en sculptures. Toute l’installation Somewhere Where the Grass is Greener est née de ce croisement.

Par les couleurs et les formes de tes œuvres, on t’associe souvent au Pop Art. Mais te sens-tu en résonance avec ce mouvement ?
Le Pop Art s’attachait surtout à critiquer la société de consommation, ce n’est pas mon cas. Je me sens plus proche d’une forme de surréalisme libre et intime. J’espère arriver à rester en dehors des catégories trop cloisonnées.

2/ Pet Penis
2015
porcelaine and woven wool / porcelaine et laine
crédit photo Marie-Pierre Saunier

Produced during the / Produit dans le cadre du Post-Diplôme Kaolin, Ensa Limoges, février 2016

L’humour, l’absurde le décalage et le jeu de mots imprègnent chacune de tes sculptures, notamment Still no fucking idea. D’où te vient cet attrait pour le jeu d’esprit et l’ironie ?
C’est un trait de caractère je pense, j’aime rire, j’aime les blagues, et les jeux de mots sont comme un terrain de jeu. Les possibilités sont infinies, comme les assemblages de formes, c’est pour moi une façon de réfléchir en m’amusant.

Nombre de tes œuvres font référence à la sexualité en associant la légèreté au grotesque. Penses-tu que les sujets tabous passent mieux en pratiquant l’humour ?
L’humour crée une distance, c’est un peu comme une protection. On se dit : « ce n’est pas sérieux », donc même quand on frise la vulgarité, ça passe mieux parce que l’humour désamorce un peu la violence de la chose. Le Pet Penis, dérivé de l’ensemble Somewhere Where the Grass is Greener, fait du sexe masculin un petit chien blanc à poils frisés dans son panier… Paradoxalement, c’est une pièce pleine de tendresse, mais c’est aussi violent pour la gent masculine, qui se voit domestiquée, renvoyée « au panier ».

Le plaisir, les sens ont une place non négligeable dans ton œuvre…
C’est vrai qu’avant d’être plus concentrée sur le corps et la sensualité, j’ai travaillé autour de la nourriture : les œufs au plat, les toasts, la motte de beurre étaient des motifs récurrents, comme pour faire entrer le banal dans mon répertoire de formes. Mais le plaisir vient des associations, des décalages formels et du goût de l’absurde. Même s’il peut y avoir parfois des pièces plus crues ou plus agressives, c’est une certaine joie de vivre qui me guide.


3/ Mermaid
2016
glazed stoneware / grès émaillé
65 x 45 x 37 cm
Résidence 2016 Beauvais – École d’Art du Beauvaisis
crédit photo Flore Chenaux

Tes œuvres dont la lecture peut être multiple, suscitent également diverses réactions. Ton objectif n’est-il pas de mettre le spectateur dans une situation de surprise et d’inconfort ?
En tout cas, j’aime observer les réactions du public. Cela m’intéresse de voir ce qui peut se dire sur une pièce un peu grinçante, de voir quel type de public va réagir et comment. Ca me renseigne sur l’efficacité des sculptures. Il y a une part de provocation volontaire, mais choquer n’est pas mon objectif unique. La forme est aussi importante que le reste. Au-delà de la transgression des tabous, ce qui reste, c’est la beauté d’une forme.

En juin prochain, tu exposeras au Carré noir du Safran d’Amiens avec Patrick Loughran. Quelles seront les bases de ce dialogue ?
Avec Patrick, on a échangé autour de notre travail en allant dans l’atelier de l’un et de l’autre, en tentant de travailler à quatre mains, puis en se laissant imprégner de ces expériences très libres. Nos approches sont très différentes mais sur certains aspects, elles se recoupent. Patrick est un céramiste qui sait conjuguer sculpture et poterie, il a une grande expérience de la terre, c’est très agréable de pouvoir faire ce projet à ses côtés. On est actuellement en train de définir l’orientation que prendra l’ensemble, que je vous invite à venir découvrir lors du vernissage, le 9 juin prochain !

Sur quels projets planches-tu en ce moment ?
Je me penche sur la peinture, encore un peu timidement, mais j’ai envie de me faire peur pour voir ce qui en résultera. C’est un domaine que je ne maîtrise pas du tout. Fidèle à ma méthode du jeu de langage, j’ai commencé à réfléchir à une série de Femmes-à-poil-à-poil-sur-toile.

Site internet
www.jessicalajard.com

Interview : Pascal Sanson