Jessica Rispal

Sexe fort

Admiration et respect, juste deux mots pour verbaliser notre première impression devant la force de caractère, l’engagement, la justesse du propos artistique de l’énigmatique Jessica Rispal. Photographe, artiste protéiforme, éditrice de la raffinée revue érotique Le Bateau et coéditrice avec l’artiste Stéphane Blanquet des Crocs Electriques, Jessica a pour credo le corps, le nu, l’érotisme et pour devise l’« Empowering women ». Sans œillère, dévouée corps et âme au dur exercice de l’édition alternative, cette artiste singulière ne pouvait que nous séduire et nous toucher au cœur.

As-tu grandi dans un environnement familial concerné par l’art et sa pratique ?
J’ai grandi d’abord avec beaucoup de photographies que ma mère avait rassemblé de son passé et celui des membres quasi tous disparus de la famille. Ça a été le médium le plus important, celui de l’émotion et de la mémoire. J’ai senti qu’elle me transmettait quelque chose de sacré. Ma mère dessinait, peignait, sculptait et a commencé le vitrail à la fin de sa vie. Elle m’a aussi toujours montré les quelques dessins restants de sa mère, couturière qui étaient très beaux. J’ai à mon tour beaucoup dessiné en suivant leurs traces.

 

Durant ton adolescence, quels étaient tes centres d’intérêts ? Etaient-ils annonciateurs de ta carrière de photographe et d’éditrice ?
J’aimais la musique, les jeux vidéos, lire des romans et BD, dessiner principalement des femmes et peindre des choses très abstraites, jouer avec les matières et les couleurs. J’étais très réservée et pas très sociable à cette époque, une sorte de geek.

En 1997, alors que tu es au lycée en arts plastiques, tu t’intéresses sérieusement à la photographie. Es-tu déjà sensible à cette époque aux thématiques et sujets tournés vers la sensualité, le nu, l’érotisme ?
À cette époque je suis en Bac L Arts Plastiques et je m’éclate en peinture. Un matin une amie de ma classe arrive au lycée le crâne rasé à blanc. C’est un vrai déclic esthétique et une démarche qui m’explose à la figure. Je trouve ça extrêmement beau et fort de pouvoir assumer. Je commence à la photographier habillée puis dénudée en orientant mon projet de Bac sur la femme et la censure. Dans le même temps je découvre des artistes qui marqueront ma vision de l’érotisme et feront germer mon goût de l’esthétique et des pratiques BDSM : Araki, Sief, Ellen von Unwerth, Bettina Rheims et Newton. Je n’ai plus arrêté la photo, m’intéressant de plus en plus au nu et à la représentation du corps.

 

Peux-tu m’expliquer cet attrait pour la « chose érotique », pour l’interdit ? S’il en est une, quelle est ta vision de l’érotisme ? A t-elle évoluée avec le temps ?
J’aime l’érotisme pour la provocation douce ou frontale qu’il amène. Il y a une part de moi qui a toujours envie de titiller là où ça dérange. Ma vision de l’érotisme a changé avec moi. Étant très réservée, j’ai commencé avec mes amies par des images douces qui leur permettaient de se sentir bien dans leur corps et moi d’apprendre la photo. Puis j’ai eu envie de faire des images plus crues, explicites en gardant une esthétique assez douce. Enfin j’ai créé les Annales Noires, un blog avec lequel j’expérimente et créé des images étranges, décalées autour de pratiques sexuelles spécifiques ou mettant en scène le corps avec des éléments du quotidien. Le changement majeur a été de me forcer à photographier des hommes. Je ne savais pas quoi en faire ! Mais l’exposition sur le nu masculin à Orsay a fini de me convaincre qu’il fallait absolument s’y intéresser.

Qu’est-ce qui t’a poussé après tes années lycée à embrasser des études de graphiste ?
J’ai fait un bilan chez la conseillère d’orientation. Je voulais être prof d’arts plastiques mais ma prof elle-même me le déconseillait, certifiant que ce serait ennuyeux et peu rémunérateur. Ce qui est fort amusant lorsque l’on voit le salaire des graphistes aujourd’hui et l’épanouissement tout relatif que je trouve à travailler des heures sur des projets très peu créatifs avec des temps et budgets de plus en plus serrés (hum…bref). La dame a conclu que ma voie pour manger serait le graphisme. J’aurais bien fait les beaux arts et laissé libre court à mes envies plasticiennes. J’ai choisi l’alimentaire le plus proche de l’art possible.

 

Quelle a été ta première connexion avec le monde du print ?
C’était en agence. J’ai toujours beaucoup aimé toucher mes créas. On peut faire des dizaines de site web, ça ne remplacera pas un support imprimé. Je suis très fétichiste et garde mes places de concerts, mes vieux flyers de raves, tout. J’ai adoré choisir le papier parfait pour tel ou tel support pour mes clients, mon premier calage en machine au cul de la machine chez l’imprimeur dans le bruit et les odeurs fortes d’encre et de papier. Le print fait appel aux sens, et ça me plait beaucoup ! C’est très ludique, il y a une foule de techniques, on en apprend chaque jour.

 

Il y a trois ans, tu t’es lancée dans l’aventure de la revue Le Bateau. Quelles en sont à la fois la genèse et la quintessence ?
Le bateau est né sur mon canapé un jeudi soir de janvier 2015. J’avais appris que j’étais enceinte et trouvé un job en agence. Je cherchais une façon de sortir de cette bulle infernale qu’est internet, voyant chaque jour les artistes publier comme moi leurs images bourrées de petits cache-tétons, cache-sexes sur les réseaux sociaux et ne pas en faire grand chose. Convaincue que l’on est plus forts à plusieurs, j’ai eu envie de créer un support imprimé qui servirait de laboratoire créatif en valorisant et mettant en lumière les travaux des artistes et auteurs sans censure. Ni celle des réseaux ni celle des magazines liés à leurs annonceurs. Le but étant que chacun aille le plus loin possible dans l’expérimentation, quitte à changer de technique ou de support. J’ai envoyé un message à une quinzaine de personnes. La plupart ont dit oui et envoyé des images et textes sur un premier thème lancé à la volée qui me semblait motivant : la culotte. J’ai créé un semblant de maquette et en deux semaines le premier numéro sortait. Entièrement libre il faudrait donc communiquer le plus possible pour être visibles, tenir bon face à celles et ceux qui le trouveraient trop trash et avancer en améliorant toujours son contenu et sa qualité de fabrication.

La force de cette revue ne tient-elle pas en partie à sa dimension participative ? La multiplication des contributeurs ne la met-elle pas à l’abri du cloisonnement, de la redite sur un sujet aussi vaste que la sexualité ?
Effectivement, au départ mon idée était de créer un laboratoire avec les mêmes personnes qui revenaient à chaque numéro en travaillant sur un thème différent. Comme une sorte de collectif que l’on verrait évoluer. Mais je me suis très vite rendue compte que c’était enfermant et qu’un grand laboratoire pouvait exister sans perdre l’essence de la revue. J’ai donc ouvert le magazine à tous et ça a été très enrichissant. J’ai découvert beaucoup d’artistes et tissé des amitiés. Chaque participant a donc fait connaître le magazine à son propre réseau. Ce qui évite la redite, c’est aussi le fait que je ne cherche pas à publier absolument les grands noms à la mode pour attirer le lecteur. Du coup je ne suis pas piégée par un sommaire plus faible qu’un autre, il n’y en a pas. Je veux que les gens parcourent, découvrent, lâchent prise et acceptent la surprise. Comme si on pouvait aller à un festival de musique sans connaître le line up.

 

Même si cela n’est pas facile à dire, quels contributeurs t’ont impressionnée ? Et pourquoi ?
Christophe Siébert, ses textes m’ont tout de suite parlé. C’est cru, brutal, gerbant parfois mais j’adore parce que je ressens physiquement ce qui est écrit. Stéphane Blanquet qui se sert du magazine pour expérimenter la photographie au polaroid. Vince qui profite de cet espace de liberté totale pour se lâcher et dessiner des BD très érotiques ! Flore Kunst et Musta Fior qui proposent des collages très beaux entre humour et coquinerie. Michel Lascaut dont la personnalité et le trait sont géniaux. Et tous, je les aime tous.

 

Il y a peu tu t’es plongée, avec l’artiste plasticien et dessinateur Stéphane Blanquet, dans la création d’une maison d’édition Les Crocs Electriques. Peux-tu m’en dire plus ? Quels sont vos objectifs ?
Les Crocs Electriques c’est l’idée que l’on peut découvrir 10 auteurs différents chaque mois à un prix abordable. Chaque livre de 40 pages présente le travail d’un artiste : photographe, dessinateur, collagiste, peintre et auteur de nouvelles… et est vendu 5 euros. Nous aimons l’aspect populaire tout en proposant des livres de qualité. La couverture est en papier calque et le logo timbré à sec. Nous avons aujourd’hui beaucoup de dessinateurs et espérons que plus de photographes rejoindront Le Crocs. Cette année nous proposerons des supports un peu différents et nous commençons ce mois-ci justement par le nouveau livre de Stéphane dont nous sortons deux séries de couvertures très limitées dont le calque a été sérigraphié. Nous préparons des expositions pour le moment top secret ! L’objectif quoi qu’il arrive : s’amuser, prendre plaisir, découvrir !

 

Envisages-tu tout ce travail éditorial que tu réalises, cette réflexion sur le corps, sur le sexe, plus comme une démarche pédagogique, politique ou autre ?
C’est une démarche qui est forcément politique car elle touche à des sujets extrêmement censurés et tabous (il n’y a qu’à voir les affiches censurées dans le métro récemment pour l’exposition Egon Schiele ou tout simplement la politique de certain réseaux sociaux). La diversité de représentation des corps et des sexualités a besoin de visibilité.  Avec Le Bateau je retire au maximum les éléments qui prémâchent la compréhension des lecteurs. Pas de pub, pas de rubriques, pas de sommaire ni d’étiquettes : Les oeuvres, le nom des artistes. C’est un voyage. Il faut accepter d’être surpris, de voir et lire ce vers quoi on ne serait pas allé si on avait su son contenu. Je souhaite partager une vision ouverte, tolérante et libre donc certainement dérangeante aussi par endroits. Donner un espace de liberté à des artistes c’est faire de la place à la douceur mais aussi des aspects plus sombres, personnels, plus difficiles à appréhender mais très riches.

 

Quelles sont à l’heure actuelle, les formes de censure auxquelles tu es confrontée dans l’exercice de ton métier ?
Il y a des prestataires qui ne veulent pas travailler avec un support diffusant un contenu jugé pornographique, La Poste, certains imprimeurs, des librairies… Il y a aussi un maire qui a demandé le retrait d’une vitrine… Au quotidien il y a la censure des principaux réseaux sociaux. Il faut ruser pour pouvoir communiquer et montrer un peu le travail réalisé.

Ci-dessus :  MODELES:  Bertille, Melis Skull, Louis Mazières
MAKE UP & COIFFURE : Gaëlle Bertoletti
STYLISME : Absainte

L’édition alternative est souvent assimilée à une forme de précarité, à un dur labeur, mais aussi à une dimension intime et charnelle entre l’éditeur et ses réalisations. Est-ce ce constat que tu fais également ?
Effectivement c’est mon quotidien. J’ai quitté mon job en agence de com totalement déprimant et suis au chômage. En attendant de trouver un poste plus épanouissant avec des gens sains ou de vivre un jour de l’édition, je cravache sur mes projets éditoriaux. Je mange donc plein de pâtes et bosse très dur pour que la revue et les livres voient le jour.
La première année du Bateau j’ai tout financé avec mes sous. Aujourd’hui le plus difficile est d’avoir l’image d’une revue très qualitative sans la structure derrière. Je passe des après-midi à timbrer, mettre sous pli, maquetter, tout. C’est beaucoup de logistique et La Poste n’aide pas à automatiser à cause du contenu… Heureusement que je suis entourée par des personnes bienveillantes qui m’aident lors des rushs. J’ai plusieurs fois eu envie d’abandonner mais je crois que c’est viscéral, j’ai l’impression d’avoir un nouveau bébé à chaque sortie  C’est une grande joie de partager, montrer les travaux de tous ces auteurs et artistes. Et d’autant plus sachant que la plupart des images et textes publiés dans Le Bateau ne seraient pas acceptés ailleurs car trop sombres, durs, pornographiques ou juste disons : libres !

 

Si je te dis Catherine Robbe-Grillet – Jean de Berg et le recueil L’image, Catherine Millet La vie sexuelle de Catherine M. ou Madonna et le livre Sex. Ces femmes ont-elles, par leurs écrits et témoignages, décloisonné l’image figée de la sexualité féminine ?
Bien sur ! Ah ! Madonna a gravé de ces images dans ma tête de môme ! Comme nombre d’auteures, artistes, cinéastes, performeuses, musiciennes, ces femmes ont défriché le paysage et nous en sommes la continuité. Les femmes ont aujourd’hui, au moins ici en France une grande liberté de parole et des outils pour se faire entendre. Les hommes ne peuvent plus tellement les reléguer en bas de l’échelle sans en subir de répliques. Et je pense que ça va continuer, plus fort, je l’espère.

 

Nous sommes en plein débat de société sur le harcèlement et une divergence entre ce que l’on appelle les « archéo-féministes » et « les néo-féministes ». Qu’est-ce que cela t’inspire ?
Les relations hommes / femmes sont bousculées parce que les femmes revendiquent l’égalité et le respect. Le droit d’être au quotidien ce qu’elles veulent sans commentaire ou geste déplacé. Il y a un chantier énorme car nous partons de très loin et je soutiens complètement les initiatives visant à communiquer et débattre du harcèlement. Si certaines réactions féministes semblent extrêmes pour certaines personnes je pense qu’il est sain d’entendre et parler de tout ce qui fait que l’on se sent agressées chaque jour et qui jusque là était pour beaucoup acquis comme normal. Et si toutes les femmes qui ont du pouvoir et de la visibilité pouvaient continuer de faire progresser les changements en cours plutôt que conforter les agresseurs sur leurs manières d’un autre temps ce serait parfait… Les médias ont un grand rôle à jouer dans les mutations à venir. Une vraie parité est nécessaire.

 

Qu’aimerais-tu réaliser dans un avenir pas si lointain en édition ou en art ?
J’aimerais publier de beaux livres de d’artistes, des objets originaux, organiser des événements fous en France et à l’étranger avec Le Bateau, qu’il s’exporte beaucoup plus à l’international, réaliser des collaborations avec des artistes partout dans le monde. J’ai un projet éditorial (des romans très spécifiques) sur lequel je travaille depuis un an qui n’a pas encore vu le jour car c’est dur de tout gérer en même temps et qui promet d’être amusant… J’aimerais aussi reprendre mes courts métrages salaces car j’ai plein d’idées que je n’ai pas eu le temps de réaliser. Et puis j’ai très envie de dessiner , peindre (ce que tente de faire en ce moment entre tout cela) et bien sûr publier de nouveaux livres de mes photographies.

 

Sites internet

www.lescrocselectriques.com

www.lebateau.org

www.jessicarispal.me

http://annalesnoires.tumblr.com

Interview: Pascal Sanson
Photographies: Jessica Rispal