Julie
Faure-Brac

S’il est un fil conducteur dans l’œuvre de Julie Faure Brac, c’est sa farouche volonté à vous embarquer de l’autre côté du miroir, à la manière d’un Bosch, d’un Lewis Carroll ou d’un Chaman. Dans un univers exponentiel dont elle dessine les contours étape par étape, alternant gravure, sculpture, vidéo, installation. Un monde autre, régi par les lois de la forêt et du merveilleux, peuplé d’ « humanimaux », d’esprits dont elle tire les ficelles telle une prêtresse, une Reine de sabbat. Pour cette œuvre singulière et incantatoire, l’ex brillante élève de l’Esad de Reims, aujourd’hui reconnue de ses pairs, est devenue en quelques années une valeur sûre de l’art contemporain. Rencontre.

Quel événement t’a décidée à embrasser la profession d’artiste ?

Je n’ai pas le souvenir d’un événement en particulier. Petite, j’aimais dessiner, fabriquer des livres. Ma mère m’a encouragée à faire Arts Plastiques au lycée. Je lui en suis reconnaissante car c’est dans ces cours que je me sentais bien. Je me rends compte aujourd’hui que ça me permettait de m’exprimer et de m’épanouir, étant assez timide… Je dirais que le plus grand « émoi » artistique est venu à la fin de mes études lorsque j’ai découvert la gravure. Apprendre cette technique a été une révélation, et c’est devenu le fondement de toute ma pratique.

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Quel bilan fais-tu de ces premières années dédiées à l’Art contemporain ?

Je crois que j’ai été très chanceuse. Parfois il y a des creux mais j’ai toujours des projets. Je vais à mon rythme, je ne me soucie pas d’un plan de carrière.

Comment définirais-tu ton univers, ton art de manière succincte ?

Le dessin, la ligne, le trait noir sont à la base de mon travail. Je crée un univers hors du temps, du monde civilisé, peuplé d’hommes, de bêtes aux relations ambigües, magiques. Je montre le corps humain dans ce qu’il a de primaire, sans pudeur, et représente un monde débarrassé des bonnes manières, des traces de la civilisation, pour retrouver un état de nature. J’essaie de créer des œuvres qui vont susciter des émotions profondes. Je ne raconte pas d’histoire, je laisse au spectateur le soin de se la créer lui-même.

Tu uses de multiples mediums dans ton travail, avec lequel te sens-tu le plus à l’aise ?

Le dessin. La gravure. J’ai l’impression d’apprendre sans cesse, d’affronter le vertige des possibilités techniques de ces outils avec appréhension mais avec joie. Ils m’incitent à créer, me donnent envie.

Je connais bien ton travail et je suis impressionné par son évolution. Tout en restant fidèle aux idées de départ, aux fondamentaux, celui-ci a gagné en puissance, en intensité…

Je n’ai pas une conscience objective sur ce parcours accompli. Je suis plus dans le sensible ; j’ai pu travailler avec d’autres artistes que j’aime et cela rend plus fort. Aussi, avec le temps, je me sens plus libre de créer, sans contrainte, sans me demander ce que les autres vont penser…

La forêt, comme un fil rouge… Que t’inspire t-elle ?

La forêt est source de joie, d’inspiration profonde. J’aime le graphisme des troncs et des branches, les détails et la vie invisible qu’on ressent comme un mystère. C’est un sentiment étrange en forêt, on s’y sent bien, on retrouve la beauté, le sauvage, les mythes, les noirceurs profondes et les peurs aussi, mais surtout on ne se sent pas forcément à notre place. La forêt est le seul endroit où j’ai envie de créer des histoires. D’ailleurs, mes vidéos s’y déroulent toutes.

Quel est l’impact de ton cadre de vie, de ta région sur ton travail ?

Je suis très attachée à ma région. La forêt des Ardennes m’inspire forcément. J’ai un cadre de vie assez simple mais chaleureux. J’ai la chance d’avoir un bel espace de travail à Charleville-Mézières. J’ai besoin de cet environnement familier pour travailler sereinement.

On croise dans ton œuvre nombre de personnages hybrides, mi-hommes mi animaux, esprits, hommes primaires. Ne développerais-tu pas un étrange bestiaire ?

L’apparition des animaux, des hybrides, des humains poilus dans mon travail est venue en même temps que ma redécouverte du dessin par le biais de la gravure. Les corps à poils et à plumes sont fascinants à faire naître, trait par trait. Ces figures animales ou humaines me permettent de questionner des relations, un rapport au monde.

Je ne peux pas ne pas aborder la part sombre de ton œuvre. Un environnement troublant, un peuple dont on ne sait s’il est féérique ou plus ambivalent… Peut-on parler d’une portée autobiographique ?

Je suis nécessairement intimement liée à mes œuvres. Elles ne sont pas explicitement autobiographiques mais ce qui les compose, les questions qu’elles soulèvent, les peurs, la part d’ombre me constituent. Le cycle de la vie, la mort, notre présence et sa portée dans le monde sont des notions qui me questionnent. Ce ne sont pas des préoccupations religieuses, loin de là, mais j’ai besoin de créer du sacré, du mystère, d’imaginer des êtres de l’au-delà, de les convoquer comme les chamanes le font.

www.juliefaurebrac.com

Auteur : Pascal Sanson
Photographe : Ludovic Leleu