Julien Sato

Tokyoïte, Paris/ Tokyo

« Sharing culture and love from Tokyo Japan to the world », c’est avec cette simple mais efficace présentation, que Julien Sato, directeur de Tokyoïte, synthétise la passion et le projet qui l’animent. Imprégné par la culture nippone, et après plusieurs années passées au Japon, le DJ et amateur d’art, concrétise, avec la création de l’agence Tokyoïte, son idée de promouvoir, au-delà des frontières de l’archipel, les jeunes artistes underground qu’il fréquente. Plateforme de management, de curation et de communication, Tokyoïte réunit aujourd’hui plusieurs talents ; Takeru Amano, SAL, Shohei Otomo, Fantasista Utamaro … Retour sur la genèse et l’univers de cette agence pas comme les autres.

De quel ordre était ta première connexion établie avec le Japon ?
D’ordre familial, ma mère étant Japonaise, je partais tous les ans au Japon durant l’été. A 17 ans, je suis parti vivre à Tokyo seul avec mon frère jumeau.

Début 2000, tu t’installes au Japon, et ce pour plusieurs années. Comment t’y es-tu intégré ?
Là-bas, on me considère comme un half (métisse), autrement dit ni Japonais ni étranger, mais toujours avec une  touche d’intrigue car je parle parfaitement le japonais et que j’ai toujours été immergé dans cette culture. C’est d’ailleurs cette culture si spécifique qui m’a toujours inspiré et mené à collaborer avec des artistes japonais.

Comment as-tu commencé à fréquenter la scène underground de l’art japonais ? Quel regard portes-tu sur cette dernière?
Après avoir bossé dans des bars, je me suis retrouvé à Tokyo dans un lieu assez extraordinaire qui s’appelait Las Chicas où toute la créativité underground tokyoïte se réunissait. Il y avait une galerie Kyozon où j’ai pu diriger mes premières expositions. Ce sont aussi surtout des rencontres, dès 2003, avec des artistes devenus aujourd’hui des amis comme Takeru Amano ou Fantasista Utamaro. La scène artistique au Japon est séparée en deux : d’un côté les « élites » qui bossent avec des galeristes du quartier de Ginza ; de l’autre les « underground » qui font plutôt des performances, du design graphique pour des événements dans les clubs et festivals de musique. Je me suis toujours senti plus proche de la deuxième. On a su créer une communauté d’artistes et de créatifs tokyoïtes. Au contact de ces gens, je me suis fait la conviction que Tokyo abrite le renouveau de l’art contemporain japonais. S’inspirant des grands mouvements historiques – du Mova au Gutaï en passant par le Néo-Dada – et sensibles aux influences modernes telles le Pop art, le Street art ou la culture manga, les artistes offrent aujourd’hui une vision vibrante et multiple de l’univers japonais. L’art conceptuel qui en découle est à l’image de Tokyo : éclectique, exalté, en mutation permanente.

As-tu suivi un cursus scolaire en lien avec l’univers des arts ?
Pas du tout. J’ai toujours apprécié les autodidactes, en art comme dans tout domaine et je me suis rendu compte que quoi que l’on fasse, il s’agit de s’investir à 100%. J’ai toujours été fasciné par l’expressivité sans limites des grands artistes contemporains. Cela a pris une tournure plus concrète dès 2003, en arrivant à Tokyo, où j’ai commencé à rencontrer les acteurs de la scène artistique tokyoïte comme Takeru Amano et Shohei Otomo.

L’art urbain, les musiques électroniques occupent une place essentielle dans ton parcours…
Absolument. L’art urbain à Tokyo est assez particulier. Beaucoup d’événements ont lieu dans des galeries, clubs ou bars, car on ne peut rien faire dans la street. C’est forcément plus cher, donc plus risqué financièrement, mais ça signifie aussi qu’on a tout le matériel pour faire des événements plus travaillés. Moi même étant DJ, je me suis rapidement retrouvé avec plein d’artistes de la scène électronique tokyoïte. En 2003, J’ai commencé à organiser avec ces derniers des événements autour de performances de live painting et de musique électronique. Puis, avec des amis, on a commencé à reprendre des immeubles en destruction pour y inviter des artistes à peindre sur les murs.

En 2016, quelques années après la création de l’agence Mugenkai communication, tu lances et diriges Tokyoïte. Quand ce concept a-t-il émergé?
Avec Mugenkai Communication, on a voulu créer un lieu pour rassembler cette communauté artistique.  On a alors ouvert l’espace hybride M à Daikanyama en 2009 qui a abrité un grand nombre d’expositions, de performances et de soirées toujours en lien avec l’art et la musique. Le problème principal, quand tu fais partie de la scène artistique underground, c’est que les pièces d’art ne se vendent pas. Les amateurs d’art japonais sont plutôt vers Ginza et ils sont peu nombreux. Sachant qu’en France, il existe un vrai engouement pour l’art, mais aussi autour de la culture japonaise, l’idée de réunir les deux m’est venue assez naturellement, et quelques mois plus tard naissait Tokyoïte.

Quelles rencontres ont été décisives dans l’aboutissement de ce projet ?
Plusieurs personnes ont eu un rôle important dans le développement de ce projet, mais les rencontres les plus décisives restent encore aujourd’hui celles des artistes. J’ai eu une chance inouïe de pouvoir faire des rencontres artistiques, être touché par des créations incroyables, mais aussi des rencontres humaines qui me font évoluer en tant que personne. A partir de là, ce sont effectivement plusieurs rencontres personnelles qui ont, petit à petit, permis au projet Tokyoïte de se clarifier, comme celle de Aude Boyer, Ariya Sasaki, Akiko Okumura entre autres qui soutiennent ce projet depuis le début.

Quelles en sont les missions ?
Tokyoïte est une plateforme qui sert à faire découvrir la scène artistique japonaise ou des artistes non Japonais influencés par celle-ci. Concrètement, nous faisons du management, de la curation, de la scénographie et de communication médiatique. La traduction physique de Tokyoïte existe, il s’agit d’un espace d’exposition dans les arches du Palais Royal. Là, nous pouvons mettre en œuvre toutes nos compétences au service d’un artiste ou d’un thème choisi. En ce moment, il s’agit d’une expo consacrée à BARTKIRA, un projet titanesque qui mêle les univers des Simpson et d’Akira. A terme, nous souhaiterions offrir des résidences d’artiste en France pour des Japonais qui veulent s’inspirer du savoir-faire et de la vie occidentale.

Combien d’artistes participent, à l’heure actuelle, à l’aventure Tokyoïte ?
Nous avons environ une dizaine d’artistes prévus d’ici la fin de l’année. Après avoir exposé Takeru Amano, SAL et Shohei Otomo,  nous continuerons avec des artistes comme Shinichi Tashiro qui collaborera avec l’artiste Suisse Thomas Mustaki, mais aussi Jun Inoue, Fantasista Utamaro et Yasumichi Morita. Chacun apportant une vision personnelle et une nouvelle perspective sur ce qu’est, aujourd’hui, l’art contemporain japonais.

Selon quels critères, décides-tu de collaborer avec un artiste ? Et s’il en est, quelle est l’esthétique défendue par Tokyoïte ?
Avant d’adhérer à une esthétique, il s’agit d’une rencontre. Pour qu’un artiste me plaise, il faut avant tout qu’il se laisse une pure liberté créatrice ; j’aime les artistes qui mélangent les styles comme les disciplines pour qu’au final, émerge un art qui lui soit tout à fait singulier. Si vous regardez les artistes avec lesquels nous travaillons, il est très difficile de les réunir sous une esthétique commune, si ce n’est justement cette influence japonaise. Mais celle-ci est protéiforme et peut tantôt se rattacher à l’univers du manga, très coloré et pop que j’appellerai Neo Pop Art, ou à l’art urbain que j’appellerai Neo Street Art, comme à l’univers de la calligraphie, avec des peintures monochromes plus aériennes. A terme, j’aimerai ajouter un nom à l’histoire de l’art contemporain japonais.

Bien présent sur Paris, comment ambitionnes-tu de t’implanter en Europe ?
Le Japon et sa culture intriguent depuis toujours l’Europe, alors j’aimerais partager cette culture là où on le demande. Je collabore notamment avec la Galerie Londonienne de Street art Art in the Game avec qui nous participons à des foires d’art, comme la Urban art fair à Paris, mais aussi à New York. Encore une fois, ce sont des rencontres qui vont mener cette plateforme au-delà des frontières. Depuis peu, je tisse un lien assez particulier avec la Suisse. L’Allemagne m’intrigue beaucoup aussi. Et puis, il est évidemment important de continuer de créer des événements au Japon pour faire évoluer le marché de l’art nippon, que l’underground remonte enfin à la surface.

Qu’envisages-tu comme évolutions pour Tokyoïte ?
L’idée est que TOKYOÏTE devienne une plateforme artistique et culturelle alliant galerie,  shop et média autour de la scène artistique Japonaise. Nous sommes en train de faire évoluer le site internet qui devrait être prêt cet été.  Je monte également, avec Axelle Munier, une agence de créatifs Japonais nommée SATO pour toutes collaborations avec des marques ou des sociétés qui veulent travailler avec des talents japonais. Beaucoup de ces artistes sont aussi graphique designers ou/et directeurs artistiques et savent parfaitement apporter une solution artistique aux projets de communication. L’idée centrale est que tous ces projets se nourrissent les uns des autres et que chacun puisse y trouver ce qu’il cherche.

 

Site internet
www.facebook.com/tokyoiite

Photographe : Julien Sato
Artwork : Fantasista Utamaro / Mangacamo
Interview : Pascal Sanson