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KEREN ANN
Mélancolie blues

Ci-dessus : 
© Amit Israeli

De nouveau résidente à Paris, où elle adore la mode, les arts et la gastronomie, la chanteuse israélo-néerlandaise s’est faite naturaliser française. Jeune maman d’une petite Nico, elle rayonne sur son nouvel album You’re Gonna Get Love, un disque de chansons blues mélancoliques et attachantes mis en sons par le producteur Renaud Letang. Keren Ann y est entourée de seulement deux musiciens et les morceaux sont parfois relevés par les cordes aériennes et les cuivres ronds du London Metropolitan Orchestra.

Vous avez fait récemment un déplacement en Israël avec le Premier Ministre français pour préparer l’année France/Israël. Vous y êtes née mais vous avez surtout vécu ailleurs. Quelles relations entretenez-vous avec votre pays de naissance ?
J’entretiens une très forte relation avec Israël. C’est une terre complexe, comme tout le Proche-Orient. Mais ce pays est dans mon ADN. J’ai cette connexion naturelle même si je me sens pleinement française. Parfois, je suis triste de la fragilité d’Israël. Alors ce rapprochement culturel est important. Ce voyage avec le Premier ministre a été enrichissant. Manuel Valls était très à l’écoute. J’ai été touchée par sa disponibilité. Cela fait du bien d’être écouté en tant qu’artiste, d’apporter sa vision de la société et du monde.

Après New York, vous êtes désormais installée à Paris. Pourquoi avoir fait ce choix ?
Je voulais me rapprocher d’Amsterdam où habite ma mère, rapprocher ma fille de sa grand-mère. Et puis, je suis une vraie parisienne dans l’âme. J’aime la qualité des produits qu’on peut manger en France et je mange à des horaires très français ! La France est aussi le pays de l’amour, de l’art et de la culture, où la musique se mêle facilement à la danse, au théâtre, au cinéma. Paris, c’est aussi évidemment la mode, le lieu de la création. J’aime tout cela, les petits sacs, les vêtements. Voilà pourquoi je suis redevenue parisienne.

Vous êtes naturalisée française depuis 2012. Qu’est-ce que cela change pour vous ?
C’était important pour moi. Depuis une quinzaine d’années, je voyage partout dans le monde, je représente la France mais j’ai la double nationalité, israélienne et néerlandaise. Je n’ai pas de liens forts avec les Pays-Bas. J’en ai avec la France. Quand ma fille est née, j’ai voulu qu’elle ait aussi la nationalité française. Maintenant, elle comme moi, nous avons trois passeports.

Entre vos albums 101 et You’re Gonna Get Love, vous avez joué dans le film Yossi et dans la série Zak. Mais vous restez très discrète sur les écrans. Est-ce une envie en pointillés ou juste des opportunités qui se présentent ?
Dans la musique, je suis totalement indépendante et j’aime cette liberté. Contrairement au cinéma où on dépend du réalisateur, du scénariste. Même pour la musique de film, il faut s’immiscer dans l’univers du réalisateur. Et tout ce qu’on m’a proposé comme films ne me correspondait pas : soit j’aurais été nulle, soit je ne me retrouvais pas dans l’histoire ou le personnage. Alors, je tourne très peu, essentiellement par amitié.

Keren Ann 2
Keren Ann à l’Hôtel particulier Montmartre Paris,
robe Theory, Bracelets Eli Halili et Aime, colliers et bagues Keren Wolf et personnels

Votre vie personnelle a été marquée ces dernières années d’événements bouleversants : la naissance de votre fille, le décès de votre père. Est-ce que ces événements sont les déclencheurs de ce nouvel album ?
Ils n’ont pas été vraiment des déclencheurs, mais ces événements ont déteint sur l’album. J’avais envie de laisser une trace de cette période de ma vie, de la raconter en chansons. Et je n’aurais pas su écrire cette histoire de mère si je n’étais pas devenue mère moi-même (Bring Back). Je n’aurais pas pu être au plus proche de cette sensation d’une mère qui perd ses enfants, partis à la guerre. De même, dans Where Did You Go ?, je parle du manque ressentie par une jeune femme qui a perdu son père.

Les relations humaines et la nostalgie sont toujours les thèmes que vous aimez développer ?
Je suis toujours très inspirée par l’amour, les relations maternelles ou paternelles, les amitiés. Je suis faite de cette matière. De même, je suis inspirée par les gens du passé, par ceux que je croise. Quant à la nostalgie dans ma musique, elle est souvent liée à la mélancolie qui fait partie de moi. J’ai besoin quand j’écris de toucher à cette sensation de la mélancolie. Au manque, aux souvenirs.

Est-ce justement pour cela que vous aviez envie d’une coloration blues pour ce disque ?
J’avais envie de faire un disque qui se rapproche du blues depuis longtemps. J’adore les progressions d’accords du blues, et puis cette écriture particulière, narrative. Je voulais aussi enregistrer en live. Je voulais que cette sensation de spontanéité vive dans l’album.

Ce disque a été enregistré avec une formation très resserrée. Avec seulement deux musiciens.
Je tourne souvent en trio. J’adore cette formation réduite. Pour l’album, je voulais que nous jouions live. Je voulais aller au cœur des compositions, à l’os, dans l’esprit du blues. Le trio permet de créer cette union, ce noyau. Pour ce disque, je suis accompagnée du batteur Vincent Taeger et du multi-instrumentiste Simone, alias Rory McCarthy. Il joue des guitares, des basses, des claviers, du piano… C’est un jeune musicien anglais de vingt-trois ans. Il est hyper doué. Il a déjà travaillé déjà avec Mac Demarco et Connan Mockasin. Sur le disque, il voulait se faire appeler Simone …

Vous avez fait de nombreuses collaborations, dont celles avec Benjamin Biolay ou le projet « Lady & Bird » avec Barði Jóhannsson. Avez-vous d’autres envies de collaborations ?
J’ai adoré travailler avec le metteur en scène Yehezkel Lazarov, sur la pièce Falling Out Of Time. Et j’aimerais beaucoup refaire quelque chose avec Arthur Nauzyciel et Damien Jalet. C’étaient le metteur en scène et le chorégraphe de l’opéra Red Waters dont j’ai signé la musique avec Barði Jóhannsson. Récemment, j’ai été très touchée par une collaboration : celle de David Byrne et Anna Calvi qui ont repris ensemble ma chanson Strange Weather. C’est un rêve. Je n’y ai pas participé directement… mais j’ai amené cette chanson. Sinon, j’aimerais beaucoup travailler avec des chorégraphes, avec Sharon Eyal et Ohad Naharin. Ce seraient de belles et riches collaborations.

YOU’RE GONNA GET LOVE Lp,
Keren Ann, Polydor / Universal

www.kerenann.com

Interview : Olivier Pernot
Photographe : Ludo Leleu