Laurent Dreano

La Maison de la culture d’Amiens, Amiens

Qu’il s’agisse de la création du Parc de la Villette, de l’événement majeur Lille 2004, des infrastructures Maisons folies ou du Tripostal, Laurent Dreano aura été l’un des architectes du rayonnement culturel de l’Est parisien et de la métropole lilloise. C’est fort de cette expérience, et après cinq années passées en tant que conseiller spectacle vivant et création artistique au ministère de la culture sous la dernière mandature, qu’il prend la direction de la maison de la culture d’Amiens inaugurée en 1966 par Malraux. Conscient de l’histoire de cette institution mais soucieux de l’ancrer dans le temps présent et le futur, il s’apprête à lui insuffler une nouvelle dynamique. Elargissement et rajeunissement du public, réorganisation de la programmation, valorisation de certaines pratiques contemporaines, rayonnement et collaboration avec l’extérieur, lieu de découverte et d’hospitalité… Laurent Dreano nous dévoile les nouvelles orientations qu’il désire mettre en place au sein de ce temple de la culture amiénoise pour les années à venir.

 

De quelle manière la culture est entrée dans votre vie, au point d’embrasser une carrière dans ce milieu ?
En classe de 6ème au collège (à Bondy, Seine-Saint-Denis), je jouais, dans une farce du Moyen Âge, le personnage d’un mari battu par sa femme, ses amis lui conseillaient de dire à sa femme « Encore ! Encore ! ». Je crois que c’est comme ça que la culture a fait irruption et je suis vite passé de « Encore ! » à « Plus que jamais ! ». On ne dira jamais assez le rôle des profs. Après j’ai joué le Lapin blanc dans Alice au Pays des Merveilles, au lycée ; je courrais partout avec mon horloge en hurlant « Je suis en retard !». Ca m’a appris à arriver toujours à temps et ne jamais rater un lever de rideau. Parallèlement ma sœur m’avait emmené voir 1789 au Théâtre du Soleil. Et ça c’était un choc.

 

A l’aube des années 80, vous participez à la création du Parc de la Villette et dans les années 90 vous êtes nommé directeur de la programmation artistique du Parc et de la Grande Halle de La Villette. Que gardez-vous de cette aventure qui a bouleversé et magnifié l’Est parisien ?
J’en garde l’idée que la culture peut être un vrai moteur de développement urbain selon la façon dont on l’aborde dans son rapport aux habitants. L’idée aussi que le plus beau feu d’artifice ne remplace pas une action menée sur le long terme. Le Parc de la Villette était, est toujours, un espace ouvert à l’autre, qui s’est construit progressivement avec ses publics et ses usagers. Le projet architectural de Bernard Tschumi était basé sur la combinatoire et la superposition des fonctions. Je crois beaucoup qu’en matière de développement culturel, c’est l’addition et la combinaison des projets qui font la force d’un territoire et non leur soustraction.

 

Vous êtes l’un des principaux maîtres d’œuvre de la « Révolution culturelle » et du rayonnement de la métropole lilloise. Notamment avec Lille 2004, les Maisons Folies, le Tripostal… Des années après, le succès de ces créations ne s’est pas démenti. Par quoi expliquez-vous cette réussite ? Et quel regard portez-vous sur leurs évolutions ?
Je dis souvent que la plus grande réussite de Lille 2004, ce n’est pas seulement d’avoir réalisé des lieux qui perdurent comme les Maisons Folies et le Tripostal, ou plus tard la Gare St Sauveur, mais la façon dont les uns et les autres ont appris à travailler ensemble, structures culturelles, élus politiques, artistes, associations, chefs d’entreprises. Nous avons compris comment monter un projet au service d’une ambition collective. C’est ce qui a fait la force de Lille. C’est ce qui peut faire la force de la région des Hauts-de-France aujourd’hui. Travailler ensemble pour que la culture soit plus que jamais le vecteur de la dynamique d’un territoire et de l’émancipation de ses habitants.

 

En tant que conseiller spectacle vivant et création artistique au ministère de la culture sous la dernière mandature, quel état des lieux avez-vous pu dresser de la culture en France ? Quels en sont les points forts et les faiblesses ?
Ce serait présomptueux de ma part de dresser un état des lieux, tant le sujet est vaste. Mais s’il ne fallait citer qu’une force de notre modèle français je placerais en premier l’histoire et les acquis de la décentralisation culturelle. Comment, depuis les lendemains de la résistance en 1945 jusqu’à aujourd’hui, on a développé des lieux de création et de diffusion dans toutes les régions de France en essayant de rapprocher la culture de nos concitoyens. Le maillage des scènes nationales en est un bel exemple. Revenant à Paris après douze ans en région, j’ai pris toutefois conscience de la concentration des moyens et du poids médiatique de la capitale dans la construction de nos politiques nationales.

La démocratisation culturelle est un combat de tous les instants. L’Etat ne doit pas sous-estimer le rôle qu’il joue et son incitation en la matière aux cotés des collectivités territoriales et des acteurs de la société civile. Continuons à bâtir de nouvelles voies, à inventer en permanence et garder une grande vigilance car ce qui a été patiemment construit pendant plus de soixante-dix ans peut être réduit à néant en très peu de temps.

C’est d’autant plus important, dans une société qui affronte de nouveaux défis, face à la peur ou au repli sur soi, à l’ignorance ou au délitement de la fraternité. La culture doit permettre de faire société et non renforcer les exclusions. Ce sont des enjeux complexes mais passionnants pour un responsable d’institution culturelle.

 

Avant votre entrée en fonction en janvier 2017, quelle perception aviez-vous de la maison de la culture d’Amiens ? Comment vous êtes vous préparé à cette nouvelle mission ?
J’en avais l’image qu’on en a de l’extérieur et dans les milieux professionnels. Celle d’une grande maison de création, de production et de diffusion. L’un des emblèmes de cette décentralisation culturelle voulue par Malraux, qui tient sa place dans les réseaux artistiques européens. Cela participe à l’image d’Amiens. L’enjeu est de faire en sorte que les Amiénois d’aujourd’hui s’approprient ou se réapproprient la Maison de la culture comme leur maison ; qu’elle soit aussi un outil de développement de la métropole et de la région Hauts-de-France. Pour présenter le projet qui a conduit à ce que je sois retenu, j’ai parlé avec beaucoup de gens, rencontré les acteurs locaux et régionaux, pas seulement culturels. Et je continue, pour comprendre comment nous pouvons mieux travailler ensemble.

 

L’un de vos atouts pour diriger cette maison n’est-il pas votre connaissance accrue du territoire?
Je connais bien le versant nord de la région Hauts-de-France pour l’avoir arpenté de 2000 à 2012. Je connaissais quelques lieux culturels de Picardie et je découvre maintenant les militants actifs et passionnés de ce territoire. Comme je le dis souvent, à mon arrivée, on aurait pu me percevoir comme un Parisien, ou pire comme un Lillois ! Je suis désormais Amiénois.

 

On sent dans votre approche, le désir sincère d’écrire une nouvelle page, d’ouvrir une nouvelle période pour cette institution. Quelles en seront les grandes lignes ?
Cinquante ans après sa création, c’est naturellement une nouvelle étape à franchir. Et cette nouvelle étape ne peut que se jouer collective, en externe comme en interne avec une équipe dont l’enthousiasme et les compétences sont un atout énorme. La Maison de la culture joue un rôle essentiel pour permettre la présentation d’œuvres majeures de la création contemporaine mais on doit s’interroger sur comment rendre ces œuvres accessibles au plus grand nombre et comment accompagner l’émergence de nouveaux talents, à Amiens et dans la région. Pôle Européen de création, elle doit ouvrir à la découverte du monde et accueillir cette altérité qui est souvent plus proche de chez nous que ce qu’on veut croire

 

Vous êtes très sensible à l’ancrage du lieu sur le territoire, à l’ouverture vers de nouveaux publics. De quelle façon allez-vous concrétiser ce souhait ?
J’ai toujours pensé – c’était un leitmotiv pour le Parc de la Villette et ce qui m’a porté à Lille – qu’il fallait chercher à rendre chacun porteur de sa culture et acteur de son propre parcours, et pas simplement comme spectateur en devenir. Cela passe par la rencontre des œuvres mais aussi par des projets collaboratifs. J’espère que les plus jeunes, les étudiants, tous les habitants qui se sentent loin des propositions de cette maison ou qui ne savent tout simplement pas qu’elle existe, pourront un jour la considérer comme un lieu d’hospitalité, un lieu à fréquenter, parce qu’on peut s’y sentir bien, y découvrir quelque chose d’inattendu, y trouver le chemin d’un épanouissement, individuel ou partagé. C’était l’ambition de ses pères fondateurs et cela doit le rester avec les nouveaux outils dont nous disposons, y compris numériques.

 

Bien que pluridisciplinaire, envisagez-vous de mettre l’accent sur certaines pratiques artistiques ? Je pense notamment à l’art contemporain qui est le grand oublié dans cette ville.
La création contemporaine est certes présente en ce qui concerne le spectacle vivant ou le cinéma mais il est vrai qu’en matière d’arts plastiques et visuels, nous devons mener un travail concerté pour qu’il y ait plus d’occasions de rencontres avec la création d’aujourd’hui. La Maison de la culture sera d’autant plus forte qu’elle aura d’autres partenaires pour produire ou exposer. Nous recommençons avec la photographie mais nous emprunterons d’autres chemins. Je pense également qu’il faut nous ouvrir davantage à la danse, au jeune public, à des formes participatives qui impliquent les habitants.

 

Envisagez-vous une réorganisation de la programmation ? Avec plus de temps forts, des propositions de spectacles par thématique ?
Oui, et cela de façon progressive. La Maison de la culture est un énorme navire. Et pour filer cette métaphore, vous savez que pour changer de cap, les gros bateaux ne peuvent faire de tête à queue au risque de chavirer. Il s’agit d’embarquer tout le monde avec soi, le formidable public existant mais aussi de nouveaux publics. Dès cette saison il y aura des propositions festives et nous suivrons, dans les années qui viennent, le cap de thématiques qui permettent aussi des parcours pluridisciplinaires.

Je souhaite également agir dans des actions territoriales qu’Amiens peut porter et défendre. Nous engageons d’ores et déjà une collaboration avec le phénix, scène nationale de Valencienne, autre pôle européen de création, autour de l’idée d’un campus européen décentralisé pour le soutien à la jeune création en Hauts-de-France. La maison va également s’inscrire dans des festivals à déploiement régional, évidemment les festivals du film ou de la bande dessinée, mais aussi Séries Mania dès ce printemps puis les Photomaunales, Next ou Kidanse…

 

Que pouvez-vous me dire sur le devenir du Festival Tendance, sur Tendance jazz et le label bleu ?
Le festival Tendance Europe va s’étendre. Nous y travaillons pour janvier 2019 avec nos autres partenaires à Amiens, la ligne éditoriale en étant la création émergente et européenne. Tendance Europe s’allongera aussi en durée. Au printemps, nous garderons un temps fort autour du Jazz et des musiques improvisées avec une programmation ouverte aux cultures du monde et à d’autres disciplines. Dans cet esprit, Label Bleu est un atout fort de la Maison. Ce n’est pas seulement un label discographique, c’est aussi un fabuleux studio d’enregistrement à mieux faire connaître. Y contribueront l’aménagement de huit chambres dans le même bâtiment, qui permettront bientôt d’accueillir des artistes en résidence.

 

On ne peut qu’en faire le constat, mais le public qui fréquente la maison de la culture est constitué en grande partie de personne de plus de cinquante ans… Quelle politique culturelle mettre en place pour inverser cette tendance ?
Si la maison a su être un lieu d’échange entre générations elle doit l’être encore davantage. Et pour cela, elle s’ouvrira aux jeunes tout en offrant au public, qui a grandi avec elle et qui en a fait la force, de nouvelles occasions de découvertes. Rajeunir le public et le diversifier est un objectif logique. Les adolescents, les jeunes adultes, habiteront la Maison, de son hall d’accueil jusqu’au New Dreams, comme un endroit où l’on peut déjà passer du Bon temps (!) et ce, sans même venir d’abord y voir un spectacle ou une exposition, un lieu que l’on identifie également à distance, sur son smartphone par exemple, comme producteur de contenus.

 

Si vous deviez n’en citer que quelques-uns, quels sont les défis que la Maison de la culture d’Amiens doit relever dans les années à venir ?
Que la Maison de la culture d’Amiens soit le plus possible perçue comme un symbole de reconnaissance et d’attractivité pour Amiens et la Région. Un lieu d’hospitalité, un outil de découverte et d’expérience, pour les artistes comme pour les publics, d’ici et d’ailleurs.

 

Avec la fusion des régions et la naissance des Hauts de France, à l’heure de l’ultra mobilité, Lille ne fait-elle pas de l’« ombre », au même titre que Paris, au dynamisme et rayonnement culturels d’Amiens ?
Ce n’est pas Lille qui fait de l’ombre mais Amiens qui doit rayonner davantage. Et Amiens a tout à gagner à être une grande métropole d’une région des Hauts-de-France qui revendique une dynamique culturelle. Les artistes ont leur rôle à jouer dans ce rayonnement mais ils ne sont pas seuls. Les aménageurs, les acteurs de la mobilité, les élus, les habitants partagent cette responsabilité. D’autres événements à venir, comme AmiensForYouth, Capitale Européenne de la Jeunesse en 2020, y contribueront certainement.

 

site internet
www.maisondelaculture-amiens.com

Photographe: Mathieu Farcy / Signatures
Interview: Pascal Sanson