Lucien Murat
L’apocalypse joyeuse

Tel un enfant espiègle à l’imagination fantasque, l’artiste Lucien Murat s’amuse à mettre en scène l’apocalypse. Hors normes et grand-guignolesques, ses tapisseries peintes convoquent les peurs de l’inconscient collectif, associant avec une belle désinvolture la désuétude des canevas de nos aïeux aux références historiques, contemporaines et personnelles. Loin d’être aseptisées, presque physiques, ses œuvres convient sur la toile la démesure et brutalité de la peinture d’Histoire, la singularité de l’Art outsider et la fantaisie kitsch. L’univers de ce lauréat du Prix Arte – Beaux-arts magazine 2015, s’inscrit sans complexe tant dans la veine des peintres et caricaturistes du romantisme noir que dans celle des contemporains frères Chapman. Véritable coup de cœur de la rédaction, c’est dans son atelier parisien que nous avons rencontré ce maître du chaos.

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L’art faisait-il partie de tes centres d’intérêt durant l’enfance, l’adolescence ?
Dû à mon nom Murat, il y avait beaucoup de peintures, de gros bouquins d’histoire à la maison, de la période napoléonienne. La peinture d’Histoire m’a quand même pas mal influencé. Plus jeune, j’ai aussi beaucoup traîné dans les églises à l’affût de peintures religieuses avec des structures bien particulières, d’ailleurs on retrouve certaines de ces compositions dans mon travail. Après, certaines œuvres m’ont réellement marqué notamment celles de Bosch, mais surtout Le Massacre de la Saint-Barthélemy de François Dubois. Une œuvre d’une grande force… Je pourrai inclure les jeux vidéo. J’ai eu la chance que mon père m’initie assez tôt aux jeux. J’étais assez accro à Doom, un jeu ultra gore et violent. En y repensant, c’était peut-être un peu trop…

À quel moment as-tu décidé d’embrasser une carrière artistique ?
Jeune, j’avais plutôt le fantasme d’être ingénieur en aéronautique. Fantasme qui s’est rapidement brisé sur mes résultats en mathématiques. C’est durant mes années de prépa aux Ateliers de Sèvres, surtout la deuxième année, que je me suis rendu compte que l’Art m’attirait de plus en plus. La Saint-Martins School n’a fait que confirmer cela.

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Que gardes-tu de ta formation aux Ateliers de Sèvres et à la Saint-Martins School ?
Aux Ateliers de Sèvres, la rigueur et à la Saint-Martins School, le Do It Yourself, une forme de solitude aussi qui préfigurait bien celle de l’artiste.

Est-ce durant ces années que ton univers artistique s’est mis en place ?
Le côté grandiose du chaos m’a toujours fasciné. Cela vient principalement de mon goût pour les peintures classiques, leur puissance d’action. Mais je pense que c’est le 11 septembre qui m’a énormément marqué. Plus jeune, j’adorais les films d’action, la série des Die Hard par exemple… Et là, dans un basculement soudain, la fiction rejoint la réalité… Depuis, le terrorisme est l’une des composantes de mon travail.

Le fait historique est au centre de tes œuvres, de la sculpture la retraite sans passer par Moscou en 2012 à tes plus récents travaux…
L’idée de mon travail est celle d’un collage de références historiques, contemporaines, personnelles dans le but de créer une mythologie contemporaine.

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De l’accueil de ton site internet à tes tapisseries peintes, tu pratiques un art de l’Uppercut.
Je suis très influencé par le travail de John Martin. Au XIXe siècle, les gens allaient voir ses peintures pour en prendre plein la vue. C’était un peu Le jour d’après de l‘époque. Je me revendique de cet art spectacle, où l’artiste devient metteur en scène et ses peintures relèvent presque du show.

En explorant l’imagerie du chaos, de la monstruosité, du terrorisme, tu évolues en terrain sensible…
Le problème, c’est que dans mon travail, les gens se focalisent sur un élément, sur un détail et ne voient pas forcément l’ensemble. J’insiste sur le caractère grotesque de mes œuvres. En associant plusieurs images d’univers différents, en les faisant s’entrechoquer entre elles, cela annule leur sens d’origine au profit de l’émergence d’un monde absurde et grotesque.

Te sens-tu proche des peintres « Fin de siècle », du romantisme noir, du symbolisme ?
Complètement. Tous les artistes qui jouent avec la métamorphose, le bizarre, le fantastique.

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On peut aussi parler de l’artiste Joe Coleman…
Cet artiste m’intrigue parce qu’il avait peint en l’anticipant l’attentat du 11 septembre. Et je trouve ça fascinant. J’aime sa façon de peindre plein de petites scènes, de petits personnages, c’est très narratif avec une grosse référence à la bande dessinée. C’est vrai que jeune, la bande dessinée m’a captivé, des BDs comme Le bal des immortels.

Quelles sont les premières étapes nécessaires à la réalisation de tes tapisseries ?
Je collecte d’abord des images sur Instagram, sur Google. J’aime taper des mots-clés pour voir les références qui y sont associées. C’est une formidable banque d’images de représentations collectives des choses. Intéressant de voir ce qui sort lorsqu’on tape, par exemple, le mot « mort », « terroriste » ou « amour » car cela renforce les représentations archétypales que nous nous faisons. J’élabore beaucoup de collages à partir de ces images sur Photoshop, que je redessine. Cela me permet de créer des personnages que je me mets en scène.

Vers quoi tendent tes travaux actuels ?
Vers la sculpture indéniablement. Dans la continuité de ma recherche sur la création d’une mythologie contemporaine, j’ai maintenant envie que ces figures sortent des tapisseries pour se métamorphoser en sculptures. Qu’elles aient leur propre existence.

Site internet
www.lucienmurat.com
www.lkff.be

Interview : Pascal Sanson
Photographe : Mathieu Farcy /Signatures