Micky Clément

Une autre réalité

Le point de départ de chacune de ses photographies paraît simple ; une piscine, un palmier balayé par les vents, une forêt luxuriante, un front de mer, une chaise… Et pourtant, derrière cette simplicité d’apparence, émerge un monde où la sérénité côtoie une inquiétante étrangeté.
Avec une grande habileté, les clichés de Micky Clément ravissent celui qui s’y plonge, à la fois envoûté par la puissance de leurs couleurs, à la fois happé dans un univers où la fiction ne connaît de limites. Esthétiques, émotionnelles, singulières, les séries photo successives de cet artiste autodidacte au passé d’auteur compositeur, ont pour dénominateur commun une force poétique, une alchimie secrète dont l’objectif est d’exalter la part de rêve qui sommeille en nous. Rencontre avec un adepte de l’enchantement.

 

As-tu le souvenir d’une œuvre qui t’ait suffisamment marqué au point de déclencher ton désir d’embrasser une carrière artistique ?
Je n’ai pas le souvenir précis d’une œuvre, mais j’ai le souvenir d’un voyage à Saint-Pétersbourg enfant et de l’effet que m’a fait la visite du musée de l’Ermitage. c’est l’ambiance incroyable du lieu qui m’est restée plus que l’image et la sensation produite par une œuvre.

 

Ton approche de l’art, tant dans le domaine de la musique que de la photographie, s’est toujours faite en autodidacte. Comment l’expliques-tu ?
Que ce soit pour la musique ou pour la photographie ce sont deux disciplines qui permettent une forme de spontanéité sans forcément avoir une maitrise technique absolument parfaite au préalable. De ce fait, une forme de « naïveté » et d’immersion presque non contrôlée dans la Matière permettent une liberté totale.
Aussi mon travail et mon approche à l’art tournent beaucoup autour de la sensation et d’une forme de poésie, cela aide aussi car le rendu doit être le plus singulier et personnel possible, donc que la photo soit maitrisée techniquement ou pas ne m’importe peu tant que l’émotion est là. Après je m’amuse à recréer à l’intérieur de cette forme « d’innocence » ou de non maitrise de tel ou tel instrument ma propre technique qui est assez empirique mais qui devient au bout du compte une forme de technique. J’aime bien l’idée de faire le chemin à l’envers.

 

De quelle manière es-tu entré dans le monde de l’image ? Ta maîtrise de la photographie s’est-elle concrétisée suivant un long processus ou de façon assez rapide ?
Je crois que j’ai toujours rêvé de faire de la photo. Mais il y a encore 6 ans, je n’avais encore jamais touché un appareil photo. C’est lorsque j’ai arrêté la musique, j’ai eu un période où il a fallu que je mette de côté l’art pour aller bosser dans un tout autre domaine. J’ai été responsable de communication dans une grande institution administrative (le hasard). Là, j’ai travaillé en collaboration avec des photographes et des vidéastes pour créer des contenus de com.
C’est à ce moment que je me suis acheté mon premier appareil photo. En quittant au bout d’une année ce travail, je me suis lancé dans une production frénétique de séries photographiques, sans but réel, sauf celui de me faire plaisir. Ce sont mes sœurs qui m’ont dit «  tu devrais faire un blog avec tes photos, elles sont pas mal ». C’est ce que j’ai fait. C’était le début de Facebook, j’ai relayé le lien de mon blog et très vite j’ai eu des premières commandes. Concernant la technique, je me suis donc plongé sans rien maitriser au début. J’y suis allé spontanément en m’amusant avec mon appareil et mes logiciels. Je faisais un peu n’importe comment sans rien comprendre, mais c’est cela qui m’a beaucoup plu, prendre du plaisir sans réfléchir. Je crois que c’est cela qui m’a permis d’exprimer ce que j’ai profondément en moi et qui je l’espère donne quelque chose de totalement honnête, sincère et personnel.

 

Vers quoi te dirigeais-tu dans tes premiers pas de photographe ? Vers Le portrait, le documentaire, la photo d’art ?
Au début, vers tout sans distinction aucune. J’aime tout faire tant qu’on me laisse une liberté totale.

 

Ce qui impressionne dans ton parcous, c’est la fulgurance avec la quelle tu as su t’insérer dans le milieu de la photographie. Assez vite, tu as collaboré avec de grandes marques, avec les ecteur musical ou celui de la presse nationale. Comment cela c’est mis en place ?
Cela c’est mis en place sans vraiment que je le maîtrise ou que je cherche à vendre mon travail à tel ou tel milieu. Assez rapidement les commandes sont venues à moi, c’est une chance. Je pense que le bouche-à-oreille m’a beaucoup aidé. Je n’ai pas vraiment mis de stratégie en place. Aujourd’hui je suis un peu plus sélectif qu’avant, je n’accepte pas tout comme lorsque j’ai commencé. Par la force des choses, une fois que ça devient un métier, il faut accepter de jouer le jeu de la communication et d’essayer d’avoir un propos le plus lisible et clair possible.

 

Giardini William Walton, 2017, photographie ©Micky Clément, courtesy Galerie Derouillon
 

 

En 2016, tu participes à l’exposition collective CAUSE THE GRASS DON’T GROW AND THE SKY AIN’T BLUE à la galerie Praz-Delavallade réunissant de grands noms de la photographie, Juergen Teller, Ed Templeton, Petra Collins pour ne citer qu’eux. Était-ce pour toi une première forme de reconnaissance de ton travail ?
Je pense que c’était pour ma première exposition en 2012 que j’ai ressenti un grand plaisir professionnel. C’était magique de présenter mon travail dans une galerie comme la galerie Derouillon. J’étais très fier de cette exposition chez Praz-Delavallade, je ne sais pas si c’est vraiment une reconnaissance, mais j’avoue que ça fait du bien à l’ego et surtout ça donne une dynamique très positive que d’être entouré comme cela.

 

Tu viens de clôturer ton exposition Ancora Vita à la Galerie Derouillon où tu avais déjà présenté deux autres séries Les promesses de l’aube et Waiting period. Comment s’est déroulée la rencontre avec Benjamin Derouillon?
J’ai rencontré Benjamin Derouillon en 2012, il ouvrait alors sa galerie. C’est une courtière en œuvre d’art qui avait repéré mon travail qui me l’a fait rencontrer. Tout de suite le courant est passé. Benjamin est la personne la plus sérieuse que j’ai rencontrée et il est d’une bienveillance et d’une précision absolues avec ses artistes. Lorsque je l’ai rencontré, dès le lendemain nous étions au labo photos pour faire tirer les tirages de l’exposition, pas de blabla, il agit, il prend des risques, il avance ! 

 

La force de tes photos réside dans le choix racé et restreint de ta gamme chromatique. Un goût prononcé pour le bleu profond, le blanc, le gris ponctués de touches de couleurs plus mordantes. Ce qui apporte une esthétique très identifiable de ton œuvre. Comment cela s’est affirmé ?
Je suis tout de suite allé dans ces tonalités, de façon naturelle. Après j’ai creusé autour de cette atmosphère. Il m’arrive parfois de vouloir en sortir pour explorer d’autres atmosphères mais j’ai du mal, pour le moment c’est ici que j’aime être.

 

Chacune de tes photos semblent être le point de départ d’un récit, d’une fiction. Tu évoques souvent la notion de décors de théâtre… Quelle interaction souhaites-tu établir avec le regardant ?
Pour être honnête je ne pense pas vraiment au regardant lorsque je fais mes séries. Je suis dans mon monde, je me mets en condition pour flirter avec une forme de transe et être uniquement concentré sur ma sensation, mon émotion. Après c’est plutôt dans la sélection finale que je réfléchis à ce que je vais montrer et que je pense au spectateur.

 

Ton œil photographique paraît régulièrement happé par l’infini, par une dimension qui transcende la réalité… Qu’en penses-tu ?
J’aime cette idée d’un univers entre un monde réel et un monde imaginaire. J’utilise de la matière « réel » et je m’amuse à l’emmener délicatement vers du non-réel. Souvent mes sujets sont très basiques et quotidiens : une chaise, une plante, une route. J’aime l’idée que ces images « simples » puissent devenir fictionnelles. Je travaille beaucoup la post production, c’est lors de cette étape que tout se passe. Pour une même image, en fonction du traitement que tu fais, tu peux l’emmener dans un univers « photo de mariage » ou « art contemporain » (rires)

 

Giardini William Walton, 2017, photographie ©Micky Clément, courtesy Galerie Derouillon
 

 

Comment vois-tu évoluer ta signature, ton univers ? envisages-tu à un moment donné de renverser la table pour rebondir sur une autre approche thématique et esthétique de la photographie ?
J’y pense souvent, mais aujourd’hui je n’ai pas la réponse. J’y réfléchis.

 

Pour « donner à voir » ton travail différemment que dans le cadre d’une exposition, envisages-tu de passer par l’édition ?
C’est mon rêve, que mes photos soient regroupées dans un livre !

 

site internet
www.mickyclement.com
www.galeriederouillon.com

Photographe: Jessica Rispal
Interview: Pascal Sanson