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RAPHAËL TACHDJIAN
Le bruit et la fureur

En résonance avec le glaçant roman Le massacre de Pangbourne de J. G Ballard, les films Le village des damnés de Wolf Rilla ou Quien puede matar a un niño de Narciso Ibanez Serrador, l’œuvre de Raphaël Tachdjian cristallise les dérives liées au passage de l’enfance à l’âge adulte. Exécutés à la pierre noire et au graphite, ses dessins hyperréalistes ébauchent un monde où la jeunesse semble prendre sa revanche sur l’âge adulte et où la purification passe par le feu, la mutinerie, le sexe et la violence. D’une grande maîtrise graphique et narrative, ses œuvres saisissent d’effroi quiconque y plonge le regard et l’emportent dans une vaine quête de sens là où ne règne qu’ambiguïté et secret. Rencontre avec cet artiste du bruit et de la fureur.

Quelle était la place de l’Art, et plus précisément de la pratique du dessin durant tes plus jeunes années ?
Pour le dessin, assez tôt, j’ai souvenir de concours de dessins chez ma grand- mère le mardi soir où tout le monde s’y mettait. Mes cousins, ma sœur, ma grand-mère et le grand-père jugeait à la fin. Je trouvais qu’il se dégageait quelque chose de ces soirées où des démiurges à leurs tables grattaient des mondes sur des feuilles pour ensuite les partager. Plus tard, je me rappelle avoir acheté plein de bouquin de la série Chair de poule pour redessiner les couvertures, sans jamais en avoir lu un. Je me suis toujours senti plus à l’aise avec l’image qu’avec les mots.

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Elle était censée m’étourdir,
dessin pierre noire et graphite sur papier, 48,5 cm x 47cm, 2014

©Raphaël Tachdjian. Courtesy School Gallery – Olivier Castaing

Ton cursus comprend un passage par les sciences. Quelle fut la portée de cette formation scientifique sur ton travail plastique ?
J’ai en effet suivi des études scientifiques et penser m’orienter vers la biologie. Le changement vers l’Art s’est fait sur un coup de tête après le bac. Sans regret, j’y pense souvent et je garde un lien fort avec la science, notamment avec l’imagerie médicale. C’est le pouvoir de séduction de ces images qui me fascine. Elles exhibent un univers secret, dissimulé sous notre chair; elles invitent et résistent à l’interprétation et se prêtent aux fantasmes. Au delà de l’utilisation de cette banque d’image j’ai gardé de ces années d’études mon « processus de création » établit par des étapes précises de travail comme une sorte de protocole.

Que gardes-tu de tes études en design, graphisme et communication visuelle ?
Au-delà de l’apprentissage technique, mes études en arts appliqués m’ont permis de découvrir plein de matières. Le premier vrai contact avec l’Art s’est réellement fait à ce moment la. En arrivant et malgré mes lacunes je me suis tout de suite senti à l’aise. On nous demandait de penser par nous même. C’est la rencontre et le rapport avec certains professeurs qui m’ont ensuite conduit vers les arts plastiques.

Pourquoi as-tu fondé un laboratoire de recherche en dessin expérimental en 2010 ?
Plus exactement, c’est l’école de Condé Paris qui a fondé le laboratoire de dessin expérimental. Je sortais de mes études et dessinais seul chez moi quand la direction m’a proposé d’animer cet atelier. L’idée était de créer un point de rencontre, de réflexion et d’expression. Le dessin contemporain ne pouvant se réduire aux œuvres sur papier, le labo avait pour but de réunir des gens souhaitant explorer de nouvelles techniques et problématiques du dessin. L’école mettait à notre disposition des locaux afin que nous puissions se retrouver et j’ai saisi l’opportunité.

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La rumeur, 
63x78cm, dessin pierre noire et graphite sur papier, 2015, coll. privée
©Raphael Tachdjian, courtesy School Gallery – Olivier Castaing

Après tes études, sur les conseils du galeriste Olivier Castaing, en 2015 tu décides de te consacrer à plein temps à ta carrière artistique. Qu’est-ce que cela a changé ?
Olivier Castaing, directeur de la School Gallery, suit mon travail depuis 2011. Il m’a permis de faire ma première expo perso. La décision fut difficile à prendre pour plusieurs raisons. D’une part, j’étais très attaché au travail que j’exerçais à l’ESAT Turbulences (Etablissement de Soutien d’Aide par le Travail) en tant que moniteur d’atelier, d’autre part, il y avait une certaine appréhension à me lancer avec tout ce que cela implique. Olivier a su me rassurer et me convaincre. Me consacrer à plein temps à mes projets est un rêve qui certain matin fait peur. Cela demande pas mal de discipline personnelle et je suis devenu un « monstre d’habitudes ».

Des Wallpaper aux dessins mixtes des débuts, l’enfance, le passage à l’âge adulte sont au centre de ton œuvre. D’où vient ce choix thématique ?
L’enfance et le passage à l’âge adulte apparaissent dans toutes les séries. Le titre de la première exposition personnelle « ils ont décidé de le faire aujourd’hui » faisait déjà référence à cette charnière existentielle. Même si cette séparation m’est toujours apparue très confuse, j’ai toujours eu l’impression de deux « camps ». A quel moment je deviens un adulte? A quel moment je me retrouve dans le camp des « méchants »? Je voyais un peu les adultes comme des « traîtres » qui avaient oublier qu’ils avaient été enfants avant; enfin qui s’étaient oubliés! J’imagine la revanche du gamin. Cette thématique je la retrouve dans tous les films d’horreur où, à chaque fois il y a une civilisation dite moderne (adultes) qui vient réveiller une civilisation primitive (enfants). Une révolte de l’enfant face à ses parents qui passe par une prise de conscience sur sa propre condition : « regarde ce que tu as fait de moi ». C’est une sorte de réveil brutal et l’initiation se fait alors par la violence, le sexe et le feu.

En associant décor nocturne, secret et mutinerie. Ton objectif n’est-il pas de distiller la confusion et l’effroi ?
Les noirs et blancs procurent aux dessins un coté très graphique. Le feu et la lumière ont cette qualité d’être envoûtant. Le lecteur plonge dedans sans réellement voir tout de suite ce qui s’y passe. C’est en détaillant l’image qu’il découvre la scène. L’effroi s’exprime comme ça à la fois attraction et répulsion. Pour la série « la dernière fois que je l’ai vu, il était avec les filles… », le trouble vient de la frontière incertaine entre l’impression de jeux et de folie destructrice que les enfants dégagent. On a du mal à savoir si les enfants s’amusent dans les débris d’un monde en guerre ou, si ce sont eux qui se plaisent à brûler ce monde.

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Miss catastrophe,
dessin, pierre noire et graphite sur papier, coll. privée
©Raphaël Tachdjian, courtesy School Gallery – Olivier Castaing

La dernière fois que je l’ai vu, il était avec les filles de 2013 inaugure ce que tu appelles « la série des noirs » à la pierre noire et graphite sur papier. Quelle en est la genèse ?
C’est après un voyage à New York que j’ai commencé cette série. Durant mon séjour il y a eu un accident ferroviaire au lac Megantic, Québec. Un matin mon œil a capté une image de la catastrophe sur le journal de quelqu’un à coté de moi. La première chose que j’ai vue était des enfants en train de jouer sur un train en feu. J’ai du regarder une seconde fois pour m’apercevoir qu’il s’agissait en fait de pompiers luttant contre les flammes. Immédiatement j’ai repensé au film « Quien puede matar a un niño? » de Narciso Ibanez Serrador. En rentrant j’ai tout de suite commencé la série « d’émeutes d’enfants ». Et tout doucement, dans le même esprit, j’ai dérivé sur des scènes d’intérieurs, plus intimistes, liées au sexe, à la découverte des sentiments.

Cette série marque-t-elle un tournant ?
Cette série est depuis 2013 le fil conducteur de mon travail. Ce sont des dessins qui demandent un peu plus de patience. Il y a des séries qui viennent se greffer à cette ligne directrice comme les portraits radiographiques Ceux qui naissent dans les fractures à la fois liées mais autonomes.

Que cherches-tu à mettre en place par l’apparition répétée de certains personnages d’un dessin à l’autre ?
L’idée de contamination m’intéresse au travers de ce procédé. Il y a en effet des personnages mais aussi des éléments graphiques qui se propagent entre les dessins. C’est comme des acteurs qui reviennent d’une scène à l’autre jouant diffèrent rôles. Les dessins se « chargent » ainsi les uns des autres lorsqu’on les place à coté et peuvent ainsi prendre une narration différente. Par exemple, une fille qui ferait quelque chose dans un dessin et que l’on retrouve plus loin dans autre sera chargée de son action précédente.

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La derniere fois que je l’ai vu, il était avec les filles…#5,
dessin, pierre noire et graphite sur papier, 63,5 x 99cm, 2013-14, coll. privée
©Raphaël Tachdjian, courtesy School Gallery – Olivier Castaing

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La dernière fois que je l’ai vu, il était avec les filles… #2,
dessin, pierre noire et graphite sur papier, 63,5 x 99cm, 2013-14
©Raphaël Tachdjian, courtesy School Gallery – Olivier Castaing 

Par le recours à la mise en abîme, par tes cadrages, le contraste du noir et blanc, on ne peut occulter la dimension cinématographique de ton œuvre…
Souvent les personnages sont présentés de dos. On regarde des enfants qui regardent, sorte de mise en abîmes. Tout le monde se regarde sans vraiment le savoir. L’aspect cinématographique vient surtout du fait que je travaille beaucoup à partir d’images de films et d’archives afin de créer des souvenirs fantasmés. En poussant loin les contrastes noir/blanc j’essaye de jouer sur l’ambiguïté avec les ombres. Elles peuvent se mêler quand les corps n’y parviennent pas et créer des anomalies. Les dessins simulent l’aspect photographique (hyper réel) pourtant le lecteur n’est pas certain de ce qu’il voit. Les zones sombres sont propices aux fantasmes, libre à chacun de se créer une narration. Il n’ y a rien de plus puissant que l’imagination. J’aime beaucoup quand des gens me demandent ce qui se passe dans le noir. Je pense à moi devant les tâches sur les radiographies. C’est cette notion que je voulais développer avec la série ceux qui naissent dans les fractures.
Il m’est arrivé plusieurs fois que des personnes me parlent d’un dessin en me le décrivant et que je me dise : mince je ne me rappelle pas avoir dessiné ça.

A moyen ou long terme, le passage à la réalisation semble presque logique ?
La réalisation m’a toujours intéressé. J’ai souhaité un moment me lancer dans des études de cinéma mais l’image fixe a pris tout mon temps. C’est vrai que cela peut apparaitre comme être une suite logique mais le travail est diffèrent quand chaque image dévore la précédente. Sur un dessin, on peut construire une narration qui permet de laisser penser un passé et un avenir. Cela dit j’y pense de plus en plus et espère avoir l’occasion de m’y essayer

Un pan de ton oeuvre est tourné vers l’érotisme…
Les images érotiques ont un pouvoir magique. Elles arrivent à se « recharger ». Comme les Hommes qui dessinaient dans les grottes les animaux dont dépendaient leur survie je dessine des filles! Aujourd’hui on est plus fait pour la cueillette que la chasse! De plus je trouve qu’il y a un parallèle entre la masturbation et la pratique du dessin de part leur facilité de mise en œuvre. A la fois matérielle et imaginaire, concrète et fantasmatique. Dans les deux je retrouve un acte créateur qui permet de se singulariser.

Depuis 2011, la couleur s’est effacée au bénéfice de la pierre noire et du graphite. Pourquoi ce choix ?
Lorsque je dessinais, la couleur intervenait à la fin du processus comme pour « animer » le dessin. Souvent située au niveau de la tête, du cerveau, siège de l’entendement, de la spiritualité. La couleur procédait d’une réanimation des êtres crées. Ce qui me gênait est que je ne pensais pas la couleur au départ du dessin et j’avais l’impression de venir par la suite colorier certaines parties. J’ai par la suite essayé différentes techniques sans succès. A chaque fois je trouvais le dessin plus « convaincant » sans couleur alors j’ai arrêté et la série des noires s’est mise en place.

Quel est ton process de création ?
Je segmente pas mal mes différentes étapes de travail. La composition avec l’outil informatique pose tout le dessin. Cela me permet de tester beaucoup de possibilités. Avant de valider une composition il y a 5/6 versions de « collages ». C’est un gain de temps énorme de pouvoir bouger les éléments graphiques et personnages à sa guise. L’idée de départ est rarement celle de fin de part l’utilisation d’images prélevées d’archives, de film ou de pub. Je cherche une pose particulière puis je tombe sur une autre auxquels on n’avait pas pensé qui fonctionne avec un autre élément positionné de telle ou telle façon. Durant cette phase j’ai l’impression de retrouver les cahiers d’enfants où je pouvais coller des personnages sur des décors et créer mes histoires. Une fois le collage fini (qui reste grossier) je le reprends au dessin qui vient alors créer une unité formelle.

Le nom de l’artiste Robert Longo revient fréquemment lorsque l’on évoque ton travail. Qu’en penses-tu ?
C’est très flatteur. Je suis admiratif devant son travail notamment la taille des formats qu’il propose. C’est impressionnant.

D’ailleurs, te sens-tu « en filiation » avec un mouvement, ou plus particulièrement le travail d’autres artistes ?
Sur l’aspect formel, il y a beaucoup d’artistes avec qui on pourrait faire des liens. Je me sens surtout proche par la façon de procéder quand je discute avec des artistes, de la galerie notamment, mais aussi d’autres qui ne sont pas forcement dans la pratique dessin. Par exemple je retrouve pas mal de similitudes avec des musiciens de mon entourage.

Sur quels projets travailles-tu en ce moment ? Où pourra t-on découvrir tes dernières productions ?
Je continue à travailler sur la « série des noires » dont certains seront présentés fin octobre durant YIA au carreau du temple (FIAC OFF) sur le stand de la School Gallery. De plus, Olivier et moi réfléchissons comment présenter une série de dessins érotiques.

Site internet
www.schoolgallery.fr/raphael-tachdjian

Interview : Pascal Sanson
Photographe : Mathieu Farcy /Signatures