Renaud Duc

Le Klub, House Of Moda, Paris

Promoteur de soirées, DJ, directeur artistique de club, animateur radio et personnage nocturne… Ces dix dernières années, Renaud Duc a tracé son chemin dans le monde du clubbing et sur la scène queer parisienne. En tant que co-organisateur de soirées, dont « La House of moda », hommage au Camp, au voguing, au klubs kids et la Coucou, plus avant-garde, fusionnelle et interlope, Renaud a fait preuve d’un certain talent pour capter les attentes d’un public en demande constante de nouveautés. De son arrivée sur le circuit club, de ses expériences de couturier à celle de DJ, de ses souvenirs de soirées à son regard sur la nuit, bienvenue dans l’univers « Paris – Nuit » de Renaud.

 

Tu as découvert l’univers club à l’aube des années 90 avec l’Eurodance. Une musique méprisée par beaucoup… Qu’est ce qui te touche dans ce genre musical ?
J’étais un peu jeune pour pouvoir sortir en club, mais mon adolescence a été bercée par les douces mélodies du Dance Machine. J’aimais danser depuis tout petit, et j’adorais les sons synthétiques et répétitifs de l’Eurodance. Quand j’allais en Allemagne, berceau de la Dance, on allait à la “Kinderdisco”, un club réservé au moins de 18 ans l’après-midi, on s’en donnait à cœur joie, essayant de répéter les chorégraphies des clips ! Et les looks des groupes étaient souvent incroyables. La Dance, c’est un peu ma madeleine de Proust !

 

De quelle manière es-tu entré dans le monde du clubbing parisien ?
Arrivé à Paris en 2002, je ne connaissais personne et n’osais pas sortir. J’avais entendu parler et lu des articles sur le Pulp, le Rex ou le Queen dans ma province, et c’est quelque chose qui m’attirait. Je suis allé au Queen quelques fois, parce que c’était la seule boite gay que je connaissais, et j’ai passé mon été au 287, un hangar à Aubervilliers, “la boite à Jean-Luc Lahaye”, j’y ai passé tous mes week-ends, 12h d’affilés, surtout pour l’after Kit Kat, où se mélangeait mecs de banlieues, bourges de la rive gauche, créatures de la nuit, lesbiennes, gays…c’était magique pour moi ! Puis en 2006, je suis allé au Pulp pour la première fois, tout particulièrement aux soirées du vendredi, plus queer et bordéliques, la Mort Aux Jeunes, Jacqueline Coiffure, Androgyny…j’avais trouvé une “maison”, des gens que je comprenais et parmi lesquels je me sentais bien, des soirées qui m’ont permis de m’affirmer, d’être créatif et de comprendre un peu mieux qui j’étais. J’y ai rencontré la plupart de mes amis et mes futurs collaborateurs.

 

Avec ta marque de vêtements Midnight Rendez-vous, tu as su tisser des ponts entre mode et monde de la nuit. Peux-tu me parler de cette expérience fashion (malheureusement) révolue ?
J’ai toujours été attiré par la mode, la création. En 2007, on a créé Midnight Rendez-vous avec une amie. C’était l’époque des fluokids, de la Nu Rave, des couleurs trash et du sons qui fait mal aux oreilles…on a commencé à s’habiller pour les soirées, notamment la MAJ car venir looké était leur slogan, et de fil en aiguille on a habillé le crew pour certaines soirées, puis d’autres personnes…j’ai continué seul après un an de collaboration, je vendais essentiellement à des gens que je côtoyais dans la nuit, je créais des pièces un peu “lol” à base de vieux draps, de canevas ou de peluches…je me suis lancé dans la création de collections par la suite, grâce au support d’une amie qui s’occupait de tout l’aspect non créatif et qui avait loué un atelier pour y accueillir des créateurs, je vendais mes pièces à Tokyo dans une boutique super hype, j’ai habillé Yelle, Emilie Simon… mais je n’ai pas réussi à développer la marque, par manque d’ambition et de moyens. De plus, la nuit commençait à prendre beaucoup de place, c’était plus facile, j’ai donc choisi de me consacrer à cette activité, tout en continuant à me créer des looks pour mes soirées.

 

S’il est un lieu qui te semble avoir été d’une importance capitale dans ton parcours, lequel mentionnerais-tu ?
Je dirais le Pulp, c’est de là que beaucoup de choses sont parties pour moi. La rencontre avec mes amis actuels, des gens avec qui j’ai travaillé par la suite et avec qui je bosse encore, la découverte de la nuit, du milieu queer…

 

Bien avant que Paris ne s’enflamme pour le phénomène Drag queen/Klub Kid, avec Crame tu décides de « Réveiller la diva qui est en nous » avec les soirées House of Moda. Comment un tel projet s’est mis en place ? Quel bilan en tires-tu ?
En 2010, Dactylo (Flash Cocotte, Trou aux biches…) était en charge de la prog du milieu de semaine du Social Club. Elle a proposé à Crame, alors orphelin de soirée, de faire quelque chose. Il nous en a parlé, à moi et Fawn, un autre membre de la MAJ : l’idée était de créer une soirée où le look était primordial. Nous étions fascinés par les Club Kids new-yorkais, les soirées exubérantes du Palace, et nous voulions recréer ces ambiances. On a fait appel à Sophear pour la DA de la première soirée, qui est finalement devenu un des membres fondateurs. On s’est aussi inspiré des Ball de Voguing, essayant de motiver certaines des figures de la nuit de l’époque à créer leur House et à venir perfomer, défiler, se défier, lors de la première édition, qui a eu lieu un mercredi soir de janvier, autant dire que ce n’était pas gagné ! Finalement cette première soirée reste l’un de mes meilleurs souvenirs, les gens étaient à fond, ils avaient joué le jeu, l’ambiance était électrique…par la suite on a introduit des thématique à chaque nouvelle soirée, pour inciter les gens à venir lookés et qu’ils deviennent le centre de l’attention, les performeurs ont pris la place des houses, la communauté drag a commencé à s’élargir…Je pense que notre soirée a été le point de départ de quelques soirées actuelles, le lieu de naissance d’une génération de drag-queen et autres club kids. C’est plutôt “flatteur” de se dire qu’on a participé et incité à l’émergence d’une nuit plus fun, plus safe et qu’on “enfanté” des personnages, performeurs et autres créatures qui font que la nuit à Paris est plus belle.

 

Quel regard portes-tu sur la médiatisation de la scène Queer et sur son évolution ?
C’est super que la scène queer prenne de la place et puisse faire entendre sa voix dans les médias et sur les réseaux, qu’elle ne soit pas cachée, qu’elle puisse délivrer un message à celleux qui ne savent pas où iels en sont et ont besoin de modèles d’identification. Je n’ai pas eu cette chance étant ado et il a été difficile de parler de mon homosexualité à cette période de ma vie. Je n’avais aucun modèle, aucune référence, on ne montrait ni ne parlait de ces choses là à l’époque avec mes proches et dans mon entourage. J’aurais probablement était plus épanoui si j’avais eu ne serait-ce qu’un dixième de ce qu’on a à présent. Ce qui me dérange, c’est que certains en profitent pour en faire un argument marketing (en particulier dans le monde de la nuit) et utilisent le terme Queer à toutes les sauces, le dénuant complètement de son sens.

 

Selon toi, de quelle manière a évolué le milieu de la nuit ces dix dernières années ? Y’a t-il des raisons d’être nostalgique comme le pensent certains ?
Je ne suis pas nostalgique pour ma part. Il y a 10 ans, on n’avait que très peu d’endroits où se retrouver et sortir au final, et le mélange des publics n’était pas aussi évident que maintenant. L’offre est à présent énorme, il y en a pour tous les goûts et tous les publics, on peut sortir dans un petit club confiné dans Belleville le vendredi, aller en warehouse en banlieue le samedi, se faire un after sur une péniche le
dimanche et finir au Rosa Bonheur le dimanche soir (pour ma part, je m’arrête au
petit club du vendredi soir).

 

Aujourd’hui, tu jongles avec différentes casquettes ; promoteur de soirées, directeur artistique pour le Klub, dj, animateur radio sur Rinse… Laquelle te convient le mieux ?
Tout est plus ou moins lié, le djing m’a amené à faire des soirées, ce qui m’a amené à faire la prog du Klub…mais ce que je préfère et qui, je pense, me plaira encore de faire dans les années à venir, c’est le djing. Ce n’est pas trop contraignant, tu te fais plaisir, et c’est quand même grave kiffant de donner du bonheur aux gens en passant du son !

 

Comment définirais-tu musicalement Reno Le dj ? Le look d’un Dj a t-il de l’importance selon toi ?
Eclectique, évolutif, je ne pourrais pas identifier un style de musique que je joue en particulier et qui donnerait une couleur à mes dj sets. Je ne joue pas la même chose
aujourd’hui qu’il y a deux ans, et mon style de l’époque n’était pas le même trois ans auparavant. J’aime bien jouer des trucs un peu chelou, passer du coq à l’âne, j’essaie de ne pas faire des mixs monocordes, jouer sur le même BPM pendant 2h, j’aime les cassures et les surprises. Je peux commencer par de l’ambient à 80 BPM et finir sur du happy hardcore à 180, en passant par du hip-hop, de l’eurodance ou du baile funk. Des sets “hybrides” comme on dit maintenant 🙂 J’en ai eu ma claque de la techno et de la house. J’essaie de m’adapter aux soirées dans lesquelles je suis invité, mais il faut aussi savoir imposer son style et faire adhérer le public à sa cause.

 

Peux-tu me parler de l’avant-gardiste soirée la Coucou ? Ce laboratoire musical dont tu es le co-promoteur.
Il y a un peu plus de quatre ans, j’ai rencontré Lëster, un jeune musicien “pop futuriste” issu de la scène “internet wave”, comme Coucou Chloé ou Flagalova, qui m’a dit qu’il n’avait jamais joué sa musique en public. L’occasion était donc toute trouvée pour faire une soirée ! De soirée dance-pop, la Coucou est devenue plus pointue et hybride. On a commencé à mélanger les genres musicaux dans nos line up, introduisant des sons hardcore comme le gabber, des trucs plus breaké, de la Bass music, du kuduro, bookant des artistes comme Paul Seul, Violeta West, Retina Set… et le fait de changer pour un club avec deux salles nous a donné une liberté de programmation extraordinaire. Nous ne sommes pas pionniers dans le genre bien sûr, mais ce qui plaisait autant aux clubbeurs qu’aux artistes qu’on invitait, en plus de nos line up très éclectiques, c’était la façon d’amener les choses, notre second degré, notre communication sur la soirée…et le mélange des publics s’est fait naturellement, car curieux je pense et prêt à de nouvelles expériences musicales.

 

En dehors des soirées que tu programmes au Klub, tu nous recommandes quoi pour avoir un aperçu de la nuit parisienne actuelle ?
J’avoue que je ne sors plus du tout depuis un petit moment, mais je suis quand même ce qui se passe. La soirée qui me semble la plus excitante c’est la Créole, musicalement c’est ce qui me fait vibrer en ce moment, et quand on voit les photos de la soirée on se dit “waouh !”. Il y a aussi la Darude, qui comme son nom l’indique, ressuscite l’Eurodance et la Trance des 90’s et early 00’s, la Kindergarten, parce que c’est un peu nos bébés et que les looks qu’on y croise sont incroyables, les JJ produites par mon acolyte Crame à la Java…mais plus que des soirées, ce sont des collectifs qui m’intéressent, comme Filles de Blédards, WH4F, Club Late…qui font bouger les lignes dans le clubbing, font intervenir autre chose que la musique…

 

En parallèle du clubbing, depuis quelques années tu perces dans le milieu de la photographie. Tes portraits de modèles masculins ont séduits plusieurs magazines. Comment envisages-tu l’avenir à ce sujet ? Serais-tu prêt à y consacrer plus de temps ?
Je fais ça pour le plaisir avant tout, j’exerce quand j’en ai le temps et à certains moment de l’année. J’ai en effet eu quelques publications et sollicitations, ça fait toujours plaisir 🙂 Pour le moment je ne sais si j’aurais envie de poursuivre de manière plus professionnelle. J’y songe malgré tout, la vie de bureau n’est pas faite pour moi, même si le boulot est intéressant, j’ai besoin de me sentir plus libre. Donc oui, pourquoi pas y consacrer un peu plus de temps et essayer de faire quelque chose de plus abouti dans les années à venir.

 

site internet
www.facebook.com/renoledj

illustratrice: Elene Usdin
Interview: Pascal Sanson