Romain Turzi

En transition

Prêt à basculer dans la quarantaine, Romain Turzi est en phase de transition, entre deux décennies, entre deux studios de travail, entre deux projets d’albums. Lors de cette rencontre matinale au Walrus, café parisien cool qui diffuse le Double Blanc des Beatles, Romain Turzi porte un regard lucide sur son passé, son présent et son futur. Sur la musique et ses machines, sur sa vie et ses motivations. Il parle de son label, Record Makers, et dévoile ses passions pour l’ambient et la musique new age, pour la littérature et la peinture.

 

Ton morceau Vers un nouvel âge, paru l’année dernière sur la compilation Musique Ambiante Française Vol. 1 du label Tigersushi, a inspiré ce nouveau numéro de Bon Temps. Penses-tu qu’il y a un retour de l’ambient ces dernières années ?
C’est une musique qui a toujours existé mais si elle apparait fortement ces derniers temps c’est peut-être lié à une volonté de recherche de bien-être. L’ambient, c’est de la musique pour se faire du bien. Elle nécessite un certain d’esprit, de détente, mental et corporel. Elle permet de s’oublier, de s’élever. C’est une musique liée à la pensée, à l’introspection. Et peut-être même une musique égoïste, qui s’écoute seul, au casque ou sur un bon sound-system. Aujourd’hui, souvent, quand tu fais un morceau de musique, tu commences sur ton ordinateur par déterminer le tempo et tu es dépendant de ce tempo. Dans l’ambient, tu t’affranchis complètement de ça. L’ambient est une musique d’espace, pas une musique de rythmes. Mon morceau fait quatorze minutes car l’ambient permet une grande liberté. Une composition va nécessiter une installation, une mise en œuvre. Elle n’évolue pas dans un format réduit à quelques minutes. Cette forme de liberté, qui s’opère dans le jazz, m’a beaucoup inspiré. Dans mes projets, il y a toujours cette liberté, pour chaque musicien. J’ai toujours préféré jouer avec des amis plutôt qu’avec des musiciens. On se connait et on aime se surprendre. Il y a une alchimie, une liberté et nous sommes dans la surprise de l’autre.

 

Quelles sont justement tes références jazz ?
J’aime beaucoup Pharoah Sanders, l’Art Ensemble Of Chicago, Archie Shepp, John Coltrane, mais plutôt sa période sur le label Atlantic, moins ce qu’il a fait en free jazz. J’ai écouté pas mal de free jazz quand j’avais vingt ans, mais maintenant, ça me fatigue. Pourtant, en répétition ou en live, j’ai toujours fait beaucoup d’improvisation. Les morceaux peuvent durer quatre fois plus de temps. D’ailleurs, maintenant, en solo, je fais plus des performances que des concerts. Quand je me présente seul avec mes synthétiseurs, rien n’est préparé et je ne joue pas de morceaux, j’improvise. Chaque soir, c’est une histoire qui est différente. Il y a un côté unique et honnête vis-à-vis du public. Il y a une part de risque. C’est flippant et excitant.

 

Ce « Nouvel âge », c’est le new age. Un terme que tu n’hésites pas à employer.
En 2010, nous sommes allés fêter les 10 ans de Record Makers, à Los Angeles, avec tous les artistes du label, Sébastien Tellier, Kavinsky, etc. Je suis allé faire un tour chez le grand disquaire Amoeba. J’étais obsédé par les bandes originales de Tangerine Dream qu’on ne trouve pas en France. Celles que le groupe a réalisées pour Hollywood. Elles étaient dans un bac « new age ». Cette appellation new age a été surprenante pour moi mais je l’ai acceptée. Et j’ai trouvé dans ce bac des disques géniaux. Les musiciens hippies des seventies de Los Angeles se sont mis aux synthétiseurs, car ils étaient imaginés par leurs potes, juste à côté dans la Silicon Valley. Ces musiciens étaient en sandalettes et faisaient des nappes synthétiques, avec des flûtes. J’ai découvert des disques incroyables sur des labels locaux. Après, beaucoup de ces hippies sont devenus scientologues. Il peut y avoir ce lien entre musique et religion, entre new age et sectes. Cela a un sens. Cela m’intrigue et me fascine.

 

Est-ce que ta musique a une dimension mystique ?
J’aimerais bien car j’aime la musique mystique. Celle qui t’ensorcelle. Cela peut être la musique répétitive, une autoroute avec des accidents, des cassures, qui te surprennent. Ou une musique, calme, plate, sans reliefs apparents, dans laquelle tu t’engouffres. Le prêtre, quand il psalmodie, il te met dans un état d’endormissement, de béatitude. C’est ce que j’attends d’un musicien, pas juste du divertissement.

 

Tu parlais de Record Makers. Y a-t-il un esprit collectif dans le label ?
Nous sommes assez différents les uns des autres. Mais nous savons nous retrouver. Je suis très pote avec les gars d’Hypnolove. Sébastien Tellier est humainement un mec génial. Kavinsky est drôle. Je les aime beaucoup même si je n’écoute pas leurs disques tous les jours… Le gourou de nous tous, celui qui fait le lien, c’est Marc Teissier Du Cros, le label manager. C’est une espèce de génie. Il a découvert tous les artistes de Record Makers. Et avant, chez Source, il avait signé Phoenix et Air, et fait toutes les compilations Source Lab. Record Makers, c’est ma maison. D’ailleurs, je vais investir la cave du label d’ici quelques mois. C’est mon prochain studio !

 

Les périodes de ton parcours sont très liés aux endroits où tu répètes, où tu composes ?
Je suis originaire de Versailles et quand je suis arrivé à Paris, à 20 ans, je faisais de la musique dans ma petite chambre de bonne : j’avais trois synthés dans ma cuisine. J’y ai fait mes premiers morceaux et j’ai tout de suite intéressé le label Record Makers. Ces petites compositions de chambre de bonne ont donné mon premier mini album, « Made Under Authority », en 2005. Et là, j’ai dû monter un groupe pour faire de la scène et trouver un local pour répéter. Nous sommes arrivés au tout début du Point Ephémère et nous y sommes restés huit ans. Le programmateur, Benoit Rousseau, nous a beaucoup aidés. La musique de Turzi s’est vraiment développée là-bas. Il y avait aussi Herman Düne et Zombie Zombie qui répétaient au Point Ephémère. Il y avait une effervescence. Mon album A y a été enregistré et aussi l’album Education de mon projet solo Turzi Electronique Expérience. L’album B y a été répété. Le Point Ephémère, cela a été une grande période et c’est vrai que ma vie artistique est très liée au lieu où je fais de la musique. Pendant six mois, je n’avais plus de studio, et c’était une période de remise en question. Puis, j’ai eu une grande cave rue Oberkampf, de 2014 jusqu’à aujourd’hui même. L’album C s’est fait là-bas, tout comme la bande son de Nosferatu. Chaque lieu a une identité. J’attache beaucoup d’importance à la décoration, aux couleurs. Le cadre va inspirer la musique.

 

Pour l’instant, tu n’as donc plus de lieu pour travailler.
Cela fait six mois que je sans studio. Je clos un chapitre. Alors je refais de la musique chez moi. Cela me permet de faire du tri dans mon matériel, dans mes machines. C’est le grand ménage. Je regarde ce que j’ai utilisé, ce que je vais réparer, ce que je vais garder. Une partie de mes synthés sont chez Justice : je les ai prêtés à Gaspard. En ce moment, j’ai juste chez un petit piano et quelques machines électroniques. La machine n’a pas beaucoup d’importance. C’est un outil. L’important, c’est son potentiel. J’ai accumulé des machines mais je ne suis pas un collectionneur. Je ne chéris pas mes machines comme un collectionneur. Les miennes, je les utilise, je les abîme, je les prête. J’ai fait des années de skate et les planches, on les maltraite. Je viens de cette culture. C’est comme mes guitares, elles voyagent avec moi, elles vivent. Je ne suis pas pour la glorification des marques et des modèles.

 

Y a-t-il une signature sonore Turzi ?
Les groupes que j’aime et que j’écoute ont tous une signature. Je pense aux Stooges, à ZZ Top, à Tortoise. C’est important d’avoir une signature. On reconnait la mienne par le traitement des sons ou par l’approche des instruments. Ma signature, c’est ma manière de ne pas savoir jouer de la guitare et de ne pas savoir chanter. Du coup, je reste toujours un peu sur les mêmes notes, il y a toujours un peu de delay et s’est noyé dans la distorsion. J’essaie de ne pas avoir des synthétiseurs fétiches, mais j’aime beaucoup le Clavinet que je détourne pour faire des guitares. J’ai aussi utilisé pas mal le Roland VP-330, un vocoder utilisé beaucoup par Vangelis et par Air dans le score de « Virgin Suicides ». Puis, je suis passé au modèle suivant, le VP-550, qui produit des voix numériques. Au lieu de mettre des voix, je peux mettre un son de basse ou de batterie et cela va faire chanter ces instruments. J’aime bien explorer ces machines, leurs possibilités. J’aime savoir aussi ce qu’il y a dedans et ouvrir les boitiers. Cela me fascine.

 

En dehors du jazz et du rock, quelles sont tes autres références musicales ?
J’aime l’énergie du krautrock, avec une rythmique rapide, et aussi la musique électronique de Kraftwerk, de Terry Riley, de Steve Reich. Quand j’ai commencé à faire de la musique, j’ai acheté un petit ordinateur, un sampler et j’ai samplé Neu! et tout ce que j’avais sur la main. Il y a des musiciens qui t’inspirent. Terry Riley, je suis retombé dedans à fond il y a peu de temps. Je peux écouter une dizaine de ses disques à la suite. J’écoute aussi les disques du label Ocora. C’est de l’ethnomusicologie réalisé par Radio France dans tous les coins du monde. J’aime la musique qui vient d’Inde, d’Ethiopie, d’Albanie, etc. Suicide, Sonic Youth et My Bloody Valentine ont aussi été importants pour moi. Souvent j’aime les musiciens d’avant-garde. Et puis, cela été important pour moi de remonter la généalogie pour aller m’abreuver à la source. A savoir la musique des maîtres, des penseurs comme John Cage ou Steve Reich. J’aime aussi Tangerine Dream des années 1980, avec les musiques de films ou les albums Tangram et Exit. C’est dément cette période où le groupe a intégré les technologies digitales. J’adore le label Shandar, qui était financé par la Fondation Maeght. Avec des albums de Dashiell Hedayat, de Steve Reich, de Pandit Pran Nath, ou l’album Guitares Dérive de Vincent Le Masne et Bertrand Porquet. Et je ne suis pas un grand fan de Brian Eno, mais j’aime certains albums et certaines de ses productions, pour James (l’album Wah Wah) ou pour U2 (Achtung Baby).

 

Les autres disciplines artistiques sont-elles des sources d’inspiration pour toi ?
Depuis quelques temps, j’ai pris un travail pour vivre. Je suis libraire dans la boutique de l’éditeur Taschen. Je suis entouré de livres d’art. J’ai découvert tout un monde, de peintres, de photographes, d’architectes. La peinture m’inspire, en particulier celle de Christopher Wool ou les paysages du début du 20e siècle. Ou ceux, plus anciens, de William Turner. C’est comme la musique de My Bloody Valentine. Ce sont des paysages cachés, obstrués. Ses peintures me touchent. La peinture est un art frais pour moi : j’ai encore beaucoup à découvrir. Pour la littérature, j’achète les livres de la collection Folio, à moins de 2 €. Il faut que la couverture me plaise. J’aime les histoires de la fin du XIXe et du début de 20e siècle. Comme les romans d’apprentissage de Flaubert ou de Stendhal. J’ai besoin de comprendre la vie. J’essaie de comprendre la vie d’avant pour m’expliquer celle d’aujourd’hui. Pour vivre le présent et réussir mon futur. Mais je reste connecté au présent, avec ma fille de 11 ans. Je suis sur Instagram. J’y poste des choses en lien avec la musique. C’est tout. J’ai arrêté Twitter : je n’ai pas de grandes sentences à dire aux oreilles du monde. Je suis assez timide de tout ça. Sinon, j’essaie de manger bio, si ça, ce n’est pas être moderne ! Par contre, pour le cinéma, je suis plutôt seventies, classique, je regarde des VHS.

 

Ce travail de libraire a-t-il changé ta manière de faire de la musique ?
Complètement. Je fais de la musique en me posant moins de questions. Quand je fais de la musique, j’ai réellement envie d’en faire. Je n’ai plus de contraintes, de pression. Je trouve ça plus sain. La musique redevient une forme de rébellion comme quand j’étais étudiant, ce n’est plus un travail. Là, je suis très excité par cette installation chez moi. C’est comme si j’avais vingt ans à nouveau. Il y a quelque chose de punk, avec des moyens limités et de l’énergie. C’est bien de revenir à ça. Faire de la musique est devenu une escapade, un voyage. Cela permet de casser la routine, l’aliénation. Cela me détend. Je suis libre et j’ai plus de désir pour la musique. De plus, à la boutique, je peux écouter plein de musiques. Je mets la web radio SomaFM et ses différentes chaînes (Underground 80s, Left Coast 70s, Seven Inch Soul). J’écoute plein de vieux morceaux. Je ne sais pas si c’est un problème ou non… De toute façon, j’ai du mal à m’intéresser aux nouveautés et je n’ai pas pris de claques avec des artistes récents.

 

Dans quelles conditions aimes-tu composer ?
Je suis inspiré par les lumières, souvent diffuses, et les couleurs. L’environnement du studio est important. Mais aussi la disponibilité de l’esprit, l’état physique et mental. Cela va déterminer les tempi. En ce moment, je nage beaucoup donc je suis dynamique. Je fais de la musique « bio dynamique ». J’ai envie de prendre en mains les choses alors que parfois je peux laisser tourner les séquences, jouer avec les effets, les échos, la spatialisation. Là, je suis dans la musique de paysage. Je travaille chez moi, la nuit. Je branche les machines : un kick de boite à rythmes et de l’écho. Juste ça et je laisse tourner pendant un très long moment, et j’écoute, assis sur mon canapé.

 

C’est important pour toi de faire des albums ?
Avec la dématérialisation, tu n’as plus à te soucier du format et la musique peut être écoutée partout. Mais c’est toujours cool de faire un disque, de voir qu’il y a des gens qui s’intéressent à toi. Je suis sur deux projets d’albums. Le premier, new age, se fera chez moi, en solo. Il sortira peut-être chez Pan European Recording. J’ai des parts dans le label. Je l’ai monté avec Arthur Peschaud. Avant, Arthur bossait chez Record Makers et il a été bassiste de Turzi ! Sur Pan European, il a signé plein de supers groupes. Le second album va attendre que je récupère et installe le studio. Ce sera un album de krautrock digital, réalisé avec des musiciens, dans l’énergie d’un groupe. J’ai envie de sonorités synthétiques eighties, presque de mauvais goût. Je sens qu’elles vont être plus communément acceptées. Je suis là-dedans aussi en ce moment, avec des synthés du milieu des années 1980 : Yamaha DX-7, E-mu Emulator II. Record Makers sortira sûrement ce second album.

 

Où en es le projet Code Napoléon?
Malheureusement, le projet est arrêté. Pour Arnaud Rebotini, c’était assez difficile de travailler avec une forte tête comme moi. Et pour moi de travailler avec une forte tête comme Arnaud. Nous avons eu des problèmes de disponibilité et aussi un peu d’egos. L’expérience Code Napoléon a été intéressante. Tous ces lives que nous avons faits. C’est juste dommage que nous n’ayons rien enregistré. Arnaud, c’est quelqu’un que j’apprécie beaucoup. Je suis content qu’il ait ce succès-là aujourd’hui. C’est mérité.

 

Quel regard portes-tu sur ton parcours artistique ?
Il y a une cohérence. Mais j’aurais pu aller plus vite et faire plus d’albums. Au moment du groupe avec qui j’ai fait A et B, on aurait pu faire un disque en plus. J’ai fait énormément de musiques électroniques en concert, mais il n’y a pas d’album live. J’aurais dû enregistrer des concerts. Et aussi sortir la bande son du ciné-concert Nosferatu. J’aimerais peut-être revoir la production de certains disques. Comme celle de l’album A. Je ne l’ai pas produit et quand je le réécoute, j’y entends plein d’erreurs. Et même, je trouve que le disque est trop rapide. Quand je le réécoute, je le dépitche, je le ralentis. On faisait cinq à six prises pour chaque morceau et on a gardé les dernières alors que les premières étaient plus naïves, plus spontanées. Elles nous ressemblaient plus. Mes meilleurs moments musicaux se sont peut-être passés sur scène et le disque était un prétexte pour aller faire de la scène. Les concerts de Turzi sont toujours une expérience. On ne sait pas trop à quoi s’attendre. La saveur de notre musique s’apprécie en face d’un gros sound-system. J’aime faire de la scène, ce truc spontané, cette communion avec le public. Comme je n’ai pas d’équipe, c’est toujours compliqué de trimballer tout son matériel. C’est une vie de fou d’aller faire des concerts partout sur la planète. Mais sur scène, il y a toujours ce partage avec les potes musiciens et chaque concert est une fête !

 

 

site internet
turzi.bandcamp.com

Photographe: Camille Vivier
Texte: Olivier Pernot