Sylvain
Barberot

Photographies vérité, installations grinçantes, dessins caustiques, l’œuvre du plasticien amiénois Sylvain Barberot ne laisse personne indifférent. Sombres mais non dénuées d’humour, ses pièces sont autant d’uppercuts assénés au spectateur, de par leur portée symbolique sur des thèmes aussi intimes qu’universels que sont la survie du corps et de la mémoire. Force est de constater qu’elles résultent d’un combat évident entre l’artiste et son œuvre, chaque pièce relève de la bravoure technique, dogmatique, dans laquelle S.B. confronte son corps, son endurance physique, son intégrité mentale à la matière, à l’œuvre.

Sur la vingtaine de ses réalisations, deux périodes se dégagent : les expérimentations corporelles de 1999 à 2008, et de 2007 à 2013 les travaux sur l’amnésie du père. Les installations et sculptures de la première période mettent en scène le corps relique comme dans Humeurs (2005 – 2008) avec sa collection de 21 fioles de pertes corporelles ; le corps synthétique et reproductible (Région centrale 2008), le corps contraint (Cellophane 1999, Apnée 2006) et le corps narcissique (Ecoute- moi quand je te regarde 2006). Aux hommes à l’échine courbée succède une phase de création marquée par la maladie et la mort de la figure paternelle. En quelques œuvres, majoritairement des photographies (Salpêtrière 2007- 2009) l’artiste tente, entre autre, de reconstruire la mémoire de celui qui l’a (qu’il a) perdu. Œuvres miroir, de Memento Mori (2009) installation de 365 patchs de Discotrine à In memoria (2013), S.B. nous parle d’un Homme embourbé dans le mythe de Sisyphe, de l’instinct de survie, de lui, de nous. Avec, malgré la vérité crue de certaines pièces, juste ce qu’il faut de décalage pour que les choses ne virent pas trop grave… Pour aller plus loin, l’homme à la silhouette de Joseph Beuys, bien qu’il s’en défende, s’est plié pour nous au jeu de l’interview.

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Depuis combien d’années te consacres-tu à l’Art contemporain ? Et Pourquoi ?

Une douzaine d’années à peu près. En tous les cas que j’y réfléchis et y travaille. Après, c’est le langage qui me convient le mieux en fait.

Comment définirais-tu ton travail ?

Tout tourne autour du corps et de l’espace qu’il occupe. Et l’espace qu’il occupe numériquement, je dirais. Dans numériquement, j’entends la surface immatérielle telle la mémoire. Le corps, sa matérialité et sa possible non matérialité. La mémoire comme objet immatériel et sa possible matérialité… Tu vois, ce n’est pas super excitant, en fait…

Quels médiums utilises-tu ? Lequel a ta préférence ?

J’utilise une bonne partie des médiums possibles : dessin, vidéo, sculpture, installation, photographie, peinture (que je ne montre pas). Mais le médium ne me satisfait pas en soi. J’utilise un médium pour ce qu’il a d’utile dans le projet lui-même. Celui dans lequel je me projette le plus facilement reste l’installation. Sans conteste.

Avec quels matériaux te sens-tu le plus à l’aise ?

Les matériaux de synthèse, résine, élastomère. Mais les matériaux qui m’intéressent le plus sont les matériaux que je n’ai pas encore utilisés ou rarement comme l’huile de vidange, le cuivre, le lait, l’acier, le bronze. Des matériaux puissants.

Parle-moi de tes sources d’inspiration ?

Les matériaux. C’est toujours eux qui donnent le fil… Et Je m’intéresse principalement à ma famille, à la mémoire, à ma propre mémoire…

Ton œuvre est assez sombre, marquée par l’impact d’épisodes douloureux…

C’est assez sombre. Soit. J’ai toujours été attiré par les choses lourdes. C’est ce qui me parle comme les travaux de Steve Mc Queen, Boltanski… Ce qui m’intéresse dans l’Art c’est la possibilité de toucher au plus vite, au plus près les gens. Il faut que ce soit sensible.

Deux sujets reviennent dans ton travail, la figure du père et toi ?

La figure du père revient à certains moments. Deux fois, pour être précis. L’une avec un important travail photographique  La Salpêtrière et l’autre, une récente installation in memoria. Avec cette installation, ce tas de cendres, y’a pas de doute, on est dans une esthétique sombre. Mais c’est, à la fois, une image drôle : c’est reproduire le poids de quelqu’un au moment de sa mort en le représentant par son poids en cendres. Ce n’est que de la matière. De la cendre, rien que de la cendre… A propos de mon père, ma seconde « naissance » est arrivée le 30 mai 1993. Au moment de son accident. C’est un basculement dont je ne me suis même pas rendu compte mais il y a eu un revirement total. J’ai alors amorcé un long travail photographique, artistique là – dessus. Sans savoir réellement où ça allait m’emmener mais tout en sachant que c’était un événement fondateur.

Et toi ?

Moi, parce que je fais beaucoup de moulages, et je ne me vois pas, d’une, mettre quelqu’un d’autre à ma place et de deux, parce que faire un moulage est une expérience assez douloureuse.

Qu’est ce qui a évolué dans ton travail ?

Je pense que ce que l’on produit au début se définit au gré du temps. Ce que j’ai produit à la faculté, il y a 15 ans, n’était que le synopsis de mon œuvre actuelle. L’évolution n’est que technique et plastique mais tout est déjà écrit.

Quel est ton premier bilan ?

Un déficit financier, un déficit d’exposition, certainement. Il est difficile de montrer son travail dans de bonnes conditions à Amiens ou ailleurs. Mais mon implication, ma détermination et mon excitation sont intactes. Je me lève toujours le matin avec « la trique » pour aller à l’atelier.

www.sylvainbarberot.com

Exposition Sylvain Barberot, 02 au 16 octobre 2014, le Café, 17 rue Flatters, 80000 Amiens.

Auteur : Pascal Sanson
Photographe : Ludovic Leleu