Théo
Gosselin

Photographe autodidacte, Théo Gosselin poursuit, depuis 2006, sa quête d’un rêve éveillé. Un rêve par certains aspects comparable à celui qui, dans les années soixante, poussa une partie de la jeunesse sur les routes du monde. Dans ses photographies, Théo Gosselin convoque la nature souveraine de Walt Whitman, le road trip beat generation et l’expérience wildlife 2.0. Chantre des espaces cinématographiques, d’une jeunesse fougueuse et amoureuse sur fond d’Iron & Wine, le photographe capte, avec le cœur, le quotidien et les virées entre potes de la Californie aux toits des villes européennes. Alors que certains voient dans ses photos l’affirmation d’une signature et un héritage, d’autres en dénoncent la propension au « cliché » et à la désormais classique recette générationnelle sacralisée par Nan Goldin, Ryan McGinley, Larry Clarck… Sans aucun doute, Théo Gosselin est le dernier-né des photographes générationnels, et l’un des plus doués. Pour preuve l’armée de followers addict à cette part de rêve et la ribambelle de photographes néo-Gosselin, plus ou moins inspirés, qui fleurit sur Tumblr, Instagram, Pinterest, Facebook… Il faut dire que la fulgurance de son succès résulte des réseaux sociaux, ce « digital native » ayant compris assez tôt l’importance du web pour distiller, partager avec le plus grand nombre ses instantanés de vie. Tout comme les marques ont bien intégré le talent et la visibilité offerte par ce jeune photographe en vogue. Un état de fait qu’il gère sans problème, les commandes lui permettant d’assouvir son désir d’ailleurs. En pleins préparatifs, avec la photographe Maud Chalard, de leur prochain road trip américain, Théo Gosselin a pris le temps de nous rencontrer.

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« AUSTIN TEXAS », 2012 photographie argentique


Dans quel environnement as-tu grandi ? Tes parents étaient-ils sensibles à l’art, la culture ?
J’ai grandi à quinze bornes du Havre, à la campagne pas très loin de la mer. Dans une grande baraque, avec un grand jardin avec mes deux frangines à courir partout.
Mon père était architecte avant de devenir prof. Il dessinait pas mal et faisait beaucoup de photographie, cela m’a sensibilisé à l’art. Je suis content que mes parents m’aient poussé à être curieux, à créer des choses de mes mains.

Quelles étaient tes occupations d’ado ?
La musique, la photographie déjà. Et pas mal de petits courts métrages, de clips, des petits trucs avec trois bouts de ficelle. J’étais en cinéma /audiovisuel au lycée.

Etais-tu déjà passionné de photographie au point de vouloir en faire ton métier ?
Pas du tout. A la base, je voulais faire du dessin sans trop savoir ce que c’était réellement. Peine perdue. J’ai quitté le lycée en ramant pour avoir mon bac. Disons que les matières artistiques m’ont bien aidé pour l’obtenir. Ensuite, j’ai passé pas mal de concours jusqu’à mon entrée à l’Esad d’Amiens. Au bout de trois ans, à la licence, j’ai arrêté. J’ai alors vraiment commencé à voyager à temps plein à partir de 2012 pour faire de la photo. Depuis, je fais de la photo à 100%.

A propos de l’Esad, peux-tu me parler de ta rencontre avec ton professeur Raphaël Madhavi ?
Oui carrément. Je l’ai eu en première année en prof de volume/sculpture et en seconde année en dessin. C’est l’une des rares personnes à m’avoir conseillé d’aller courir le monde, de ne pas m’enfermer dans l’école. C’est lui qui m’a poussé à partir aux Etats-Unis, à aller au bout de mes envies.

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« Californie 2014 », argentique

Ton succès d’aujourd’hui, tu le dois en partie aux réseaux sociaux…
J’ai eu la chance de grandir avec. Au départ, je postais mes photos de potes au lycée ou de skateurs du Havre sur mon blog et puis Facebook est arrivé. C’est avec ma page « Fan » que tout s’est emballé. Je passais un temps fou quand je travaillais en numérique à retravailler mes photos, les poster sur internet, à zoner pour trouver un point wifi aux Etats-Unis…

Comment es-tu passé du numérique à l’argentique ?
Au lycée, j’ai commencé la photo en argentique, avec les appareils de mon père. Avec la démocratisation du numérique, je m’y suis mis aussi. Je n’avais pas forcément les moyens de me payer les pellicules, le développement, j’ai bossé longtemps au numérique. Ça m’a appris à cadrer, à trouver mon style, sans être limité par le nombre. Dès que j’ai commencé à gagner un peu d’argent avec mes images, j’ai pu m’acheter des films et des appareils photo argentiques.

Avec quels appareils travailles-tu ?
Un Leica R3, Nikon F2, Penthax 6×7 et un Contax que j’ai souvent dans la poche au cas où…

Les Etats-Unis jouent un rôle primordial dans tes clichés, n’est-ce pas ta terre promise ?
Les États-Unis ont toujours représenté pour moi un Ailleurs. Pour moi, c’est un Ailleurs accessible. C’est un Ailleurs qui a de la gueule à prendre en photo.
Depuis mon adolescence, la musique, la culture et les paysages américains font partie de ma vie et continuent à me faire rêver. Ce pays si grand, si cosmopolite, possède une réelle aura. On accède à une certaine sensation de liberté lorsque que l’on est confronté aux grands espaces américains.

Pourquoi cet intérêt pour le style « Wildlife » et son mode de vie globe-trotter, déconnecté du monde contemporain ?
Juste pour souffler de temps en temps, tout va si vite. Le monde est rude mais offre des milliers de belles choses à voir. Je veux juste prendre le temps de les observer, d’y participer et en garder trace. Je ne veux pas vivre déconnecté du monde, je veux juste pouvoir m’évader, vivre mes rêves et les partager. Faire de ma vie un film dont nous serions les héros. Sans limites, no regrets.

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« Jesse Californie » – 2014, argentique

Que t’ont appris tes voyages ?
Le partage, la vie en communauté, c’est apprendre des autres pour mieux se construire. Lorsque l’on voyage nous sommes confronté à des choses magnifiques, et parfois des choses plus dures… les écarts et la différence entre les pays et les personnes remettent en question notre vie de tous les jours, je n’ai plus le même comportement désormais.

Tes photos renvoient à un rêve éveillé. Tu dessines les contours d’un monde en marge de la violence, de la fulgurance du monde contemporain…
Je ne me coupe pas du monde, je me protège des choses négatives, des choses que je n’aime pas. Ça me permet de m’enfermer dans mon monde à moi, dans mon cocon où l’extérieur ne peut pas m’atteindre. C’est peut-être une utopie mais ça fait carrément du bien.

On a une vision du photographe plutôt solitaire, toi tu ne peux pas travailler sans tes proches…
Oui, je ne travaille jamais tout seul, ça m’arrive seulement quand j’y suis obligé.

Pourquoi ?
C’est motivant. Ça m’oblige à faire des choses que je n’aurais pas faites forcément.
J’ai la chance d’avoir des copains super réactifs. Et puis, ça évite de tourner en rond.

As-tu peur de la solitude?
Oui complétement. J’ai toujours besoin des gens pour faire des choses. Je vis en colocation et c’est en vivant avec des gens que je trouve ma solitude. En me mettant à l’écart tout en sachant qu’il y a du monde pas loin.

Il est plutôt rare que le photographe soit au centre de ses photos.  Comment l’expliques-tu ?
Comme je photographie mon entourage proche, des moments intimes, il était normal pour moi d’en faire partie, en tant qu’acteur mais aussi photographe. Ma présence est juste une implication à 100% pour créer de belles images, fortes et pleines de vie. Je désire avant tout capturer des souvenirs, des tranches de vie et donc la mienne aussi.

Tu photographies ton intimité, celle du couple notamment. As-tu réfléchi longtemps avant de l’assumer pleinement ?
C’est venu naturellement comme le fait de photographier mes potes. Quand j’ai commencé la photo, je ne l’ai pas fait pour être vu, pour faire des expos. J’ai fait comme tout le monde pour consigner des instants de ma vie. C’est comme ça que les gens font, ils capturent des moments et les gardent pour, dix ans après, les regarder.

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« Normandie » – 2014, argentique

Au-delà de la nudité, des soirées « booze », de ta vie sentimentale et de tes potes, quelles sont les limites dans ton exploration de l’intime ?
Ma famille, je capture mes amis, mon amoureuse etc.… mais j’ai beaucoup de mal à photographier mes sœurs et mes parents, ils m’intimident, car je n’ai pas eu beaucoup l’occasion de faire des photos d’eux, et je ne sais pas comment commencer, et d’un autre côté je veux aussi conserver cette partie de ma vie pour moi.

T’es-tu retrouvé dans des situations délicates ?
Oui mais comme tu es avec tes copains, le délicat devient excitant. Même s’il nous arrive des pépins, des accidents de voiture, des rencontres bizarres. Dès que c’est fini, ça te fait des chouettes souvenirs et des super photos. Plus c’est délicat, plus tu te trouves dans des trucs improbables… Et l’improbable en photo, je trouve ça hyper cool.
On te voit comme un photographe « générationnel », surtout parce que tu photographies ton entourage proche, à l’image du Nan Goldin, d’un Larry Clark, Ryan McGinley…
Pas faux. Parfois, je me fais des petites frayeurs en me demandant comment je vais me renouveler. Mais je me suis rendu compte que depuis six ans, depuis que mon travail marche bien, mes photos changent. Je grandis, je ne fais plus les mêmes photos, ma vision change au jour le jour.

Envisages-tu de continuer à photographier tes proches dans les différentes étapes de leur vie à venir ?
Oui complètement. J’aimerais poursuivre cette aventure jusqu’au bout ! Je suis sûr que nous allons traverser beaucoup d’étapes et d’aventures très fortes, je veux être présent pour les photographier.

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« Normandie 2013 », argentique

Quels retours as-tu sur ton travail ?
Beaucoup de gens me disent que mon travail leur procure de bonnes sensations. Mes photos sont une invitation au voyage. A partir du moment où ça fonctionne, je suis heureux.

Ne crains-tu pas d’être enfermé dans l’image du photographe de mode ?
J’essaie de travailler avec pas mal de milieux différents. La publicité, la mode, la musique. J’essaie d’être polyvalent.

Sans le travail de commandes pour des marques tu n’aurais pas cette liberté?
La plupart des grands photographes répondent à des commandes. Sans ça, moi, je ne pourrais pas continuer.

Qu’y a-t-il selon toi au bout de la route ?
J’espère une autre route !

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Auteur : Pascal Sanson
Photographies : Théo Gosselin