THOMAS
WATTEBLED

Ci-dessus : « L’ÉCHOUÉ », 2015, Tirage numérique, 70x110cm

Repéré en 2010, avec l’installation « Dessalage » et ses oies empaillées à la flottaison inversée, le plasticien Thomas Wattebled depuis confirme, par l’énergie et l’engagement développés dans son travail, les espoirs et le talent présents dans ses premières œuvres. Déranger l’ordinaire tel est le leitmotiv de son univers, et ce sans limite dans le choix du média, du dessin à la photographie, de la video à l’installation. La force de son propos réside à la fois dans sa fantaisiste réappropriation du réel et l’accessibilité de ses pièces. Compréhensible de tous, sans chercher à être populaire, ses oeuvres posent un regard matiné d’humour, d’absurde sur le quotidien, avec force métaphore, analogie au sport et jeux de mots. En préparation d’une fin d’année chargée en expositions, Thomas Wattebled converse avec nous de ses influences, son process de création et de sa vision.

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TISSU D’AMEUBLEMENT
« Seraphin bleu »
Maison Thevenon 1908
www.thevenon1908.com
STYLISTE
Claire Joly Création
www.clairejolycreation.fr

Quel fut ton premier contact avec l’art ?
Je me souviens très précisément d’un déclic face à une œuvre, c’était une expansion de César, j’avais une quinzaine d’année. Il s’est produit quelque chose à la vision cette matière brillante figée. Ce n’était pas mon premier contact avec l’Art, mais un moment déclencheur. Et je ne sais pas bien pourquoi.

Dans ton choix d’études et de carrière, ta passion pour le sport et l’athlétisme aurait-elle pu l’emporter sur l’art ?
C’est vrai que je viens d’une famille de sportifs. J’ai été bercé par l’athlétisme. Le sport n’aurait pas pu l’emporter sur la création, mais ça reste très primordial pour moi, et je continue à pratiquer intensément. Ça nourrit sûrement ma pratique de plasticien.

S’il est un artiste ou mouvement qui te semble avoir eu un impact décisif dans ton travail, sur ton approche esthétique, de qui ou quoi s’agit-il ?
Je suis assez marqué par les Nouveaux réalistes, les artistes conceptuels et des personnalités comme Bertrand Lavier ou Bas Jan Ader. Mais il y a aussi les textes d’Alphonse Allais et les films de Jacques Tati. Ce sont des références auxquelles j’essaie d’échapper mais elles reviennent presque automatiquement hanter mon travail.

Ton travail, depuis le début, s’appuie sur le détournement du réel et du langage, avec une dimension caustique, fantaisiste. Est-ce ainsi que tu le vois ?
Il y a de ça, mais pas uniquement. Je m’attache à jouer avec les mots et les formes. Les titres ont aussi souvent leur importance et l’humour est toujours plus ou moins présent.

Pour parler de tes oeuvres, tu les définis comme des blagues présentées à l’envers. Peux-tu être plus explicite ?
Ce que je veux dire, c’est qu’une blague ça se termine souvent par la chute, qui déclenche le sourire, le rire. Mes œuvres, au contraire, commencent par la chute, et ça demande au spectateur de faire le chemin inverse, de remettre les éléments en place selon sa culture, ses souvenirs, ses goûts. Et voir ce que ça provoque.

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Sans titre (ball trap), 2014
Série de 10 montages
Magazine Point de Vue (années 70) et plateaux de ball trap 
50x40x3cm

Le recours à la métaphore, à l’analogie, je pense à « Balle perdue », « Ball- trap », « L’échoué », est récurrent dans tes oeuvres. Pourquoi ?
Je travail beaucoup par association. J’extrapole et je tisse des liens entre des éléments contradictoires en me demandant ce que ça peut produire. Malheureusement, ça ne marche pas toujours…

Traversée par les thématiques du détournement du réel, du sport, des jeux de langage, de l’ironie, ton œuvre s’appuie également sur certaines références au passé : le jeu des années 80 « Who wins », la monarchie « Ball Trap en famille », les canevas « Arthrose », le mercurochrome « Faire Plaie »… Volontaire ou pur hasard ?
En fait, je ne me suis jamais posé la question. Certains travaux viennent des réminiscences de souvenirs d’enfances, la tâche de mercurochrome, les canevas… Il y a une sorte de désuétude, de caractère surranné qui me plait assez là dedans.

Qu’il s’agisse du dessin, de l’estampe, de l’installation, de la photographie, de la video, ton champ d’action ne connaît pas de limites. Quand et comment intervient le choix du média ?
Le choix du média se fait au dernier moment, j’ai envie de dire par défaut. Chaque projet m’emmène autre part, il faut définir la forme qui conviendra le mieux, et tant pis si cela parfois dépasse mes compétences.

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Balle Perdue, 2012, Tirage numérique, 50x70cm

Des simples dessins et estampes, comme « NO MORE » ou « Jeu de pomme », aux installations « Mauvaise fréquentation » ou « Dessalage » à la réalisation plus complexe. Quel est ton process de création ?
Ça commence par une observation, un regard critique posé sur quelque chose, un bateau sur un rond-point, un supporter de foot, un parc de jeux des appelants de chasse, par exemple. Je passe ensuite pas mal de temps sur mes carnets de croquis, je fais beaucoup de recherches. Parfois le dessin est suffisant, comme pour « jeu de pommes », mais dès fois le projet m’embarque plus loin dans sa réalisation, jusqu’à la collaboration avec des spécialistes et l’apprentissage de nouvelles techniques. Ainsi pour « Dessalage », j’ai travaillé auprès d’un couple de taxidermistes, je suis allé à la rencontre de chasseurs, d’éleveurs d’oies. A chaque nouveau projet, les compteurs sont remis à zéro et c’est ça qui m’importe.

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Dessalage, 2010
Installation flottante avec huit oies taxidermisées 
Techniques mixtes
Dimensions variables
Produit par le Musée de Picardie et la Maison de la Culture d’Amiens (Crédit photo: Mickaël Troivaux) 

« L’échoué », l’une de tes séries photographiques en cours sur la posture du naufragé, trouve, par pur coïncidence, un étrange écho avec l’actualité de cet été. Comment as-tu pensé et réalisé ce projet ?
L’échoué c’est un projet que j’ai commencé début 2015. Je monte sur les bateaux posés sur les ronds-points et je fais éclater des feux de détresse. J’avais envie depuis quelques années de travailler avec ces feux, qui peuvent servir à la fois en mer en cas de naufrage ou pour célébrer une victoire de régate. La réalisation nécessite du temps. Il faut repérer des bateaux sur google street view, faire beaucoup de route et de nuits à dormir dans la voiture pour juste un court instant à poser les bras tendus sur un bateau au milieu d’un rond-point. C’est un travail qui évoque beaucoup de choses. Mais qui aujourd’hui peut trouver un écho avec l’actualité des réfugiés en Europe.

Tu fréquentes régulièrement les expositions. Quelles œuvres ou artistes t’ont récemment interpellé ?
Ce qui me vient à l’esprit, cette année, c’est la belle collection du frac de Dunkerque, Michel Blazy à la galerie Art-concept et l’exposition chercher le garçon au Mac-Val de Vitry sur Seine. Je crois que c’est important en tant qu’artiste d’être aussi spectateur. Dès que j’ai du temps je vais voir ce qui est exposé dans les centres d’arts, les musées, les galeries.

www.thomaswattebled.com
Exposition collective “Jusqu’à ce que rien Maison des Arts de Malakoff ”
Du 2 décembre 2015 au 14 février 2016.

 

Auteur : Pascal Sanson
Photographe : Ludo Leleu